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dimanche 18 septembre 2022

Télétravail : l’esprit d’équipe

 par Sébastien Méric

Pendant des siècles le travail à domicile était la règle. Les tisserands, les serruriers, les mécaniciens, les fabricants de chaussures, de bonnèterie et de draps, …. travaillaient en famille à leur domicile avec leur propre matériel. Au début du 19ème siècle lors de la révolution industrielle l’emploi de la force motrice (des rivières puis des machines à vapeur) on a regroupé les ouvriers dans des ateliers. Ainsi les grandes entreprises sont nées. Au début du 21ème siècle les contraintes sanitaires ont amené à revenir sur ce modèle classique d’organisation. Actuellement, ceci concerne surtout les activités de service et commerciale. Pour l’instant, le télétravail concerne peu les activités industrielles.

Cette évolution est permise par les progrès considérables réalisés dans le domaine des télécommunications et des PC portables. Les débits permis par Internet ainsi que la 5G, la puissance des micro-processeurs et les capacités considérables de stockage des portables ont permis de travailler à distance comme si on se trouvait dans les locaux de l’entreprise. Il est ainsi possible de permettre à environ 40 % des salariés de travailler à domicile comme on le faisait au 18ème siècle.

 Le rôle fondamental des logiciels

Les logiciels utilisés par les télétravailleurs sont les mêmes que ceux utilisés dans l’entreprise en émulation à distance avec un VPN (comptabilité, gestion des commandes et facturation, gestion du personnel et de la paie, …) ainsi que des logiciels de bureautique comme Excel, Word, PowerPoint, …

Mais pour travailler à distance il est nécessaire de pouvoir communiquer facilement afin de pouvoir échanger sans peine entre les différents membres de son équipe. La base est le téléphone et notamment le smartphone. Pour enrichir la relation téléphonique on peut leur ajouter la vidéo. Des logiciels de communication sont apparus au début des années 2000 comme Skype, Hangout ou WebEx. Ensuite de nombreux autres programmes semblables sont apparus comme Zoom, FaceTime, WhatsApp, Signal, Telegram, Jitsi, Slack, …

Si communiquer est essentiel pour travailler, se coordonner est indispensable pour être plus efficace. Afin de permettre aux équipes travaillant à distance de se coordonner, dès le milieu des années 2000 apparaissent les premiers outils permettent de le faire. Le premier logiciel de ce type est Jira apparu en 2002. Au fil du temps de nouveaux programmes sont apparus comme Trello, Monday, Microsoft Project, Microsoft Planner, …

Souvent, il est nécessaire de travailler ensemble simultanément sur un même document, parce que certaines tâches ne peuvent pas être effectués par une seule personne. Même en les décomposant en différentes sous-tâches confiées à différentes personnes on n’y arrive pas. C’est comme pour déplacer une vieille armoire normande, il est nécessaire de la faire à plusieurs. De même les opérations complexes nécessite une forte coordination. Vers la fin des années 2000 et au début des années 2010 des outils de collaboration sont apparus tel que Miro, Mural, Google Docs, Teams, Klaxoon, …

Depuis une dizaine d'années ces logiciels ont permis d’assurer le travail en équipe à distance de nombreuses activités dans des conditions acceptables comme par exemple dans le bâtiment les échanges entre l’architecte, le bureau d’études et les entreprises. Ceci explique en grande partie le succès du télétravail. En effet, les salariés, contraints et forcés en mars 2020 de passer brutalement au télétravail l'ont accepté car les logiciels existaient. Même s’il a été mis en place en urgence et dans des conditions difficiles : chacun était seul chez lui et devait se débrouiller comme il pouvait, on y est arrivé.

Rappelez vous, à cette époque, on s’inquiétait surtout pour savoir si les réseaux allaient tenir et si la sécurité serait suffisante. On était alors moins préoccupé par le besoin de faire travailler de manière plus efficace les équipes. Mais, ce qui était acceptable pendant la crise sanitaire et les confinements successifs était moins acceptable en période de travail normal. Il est maintenant nécessaire d’améliorer les modalités du télétravail.

En effet, malgré l’existence de nombreux outils, dont certains sont excellents, un malaise s'est installé. Il est en grande partie dû au manque de chaleur et d’échanges interpersonnels comme : les discussions à la machine à café, les échanges impromptus en passant la tête par la porte, les apartés avec une personne pendant une réunion, … De plus le management ressent une certaine difficulté à « sentir » leur équipe. « C’est un peu comme gérer à travers un édredon » constate le responsable d’un grand projet d'engineering. On s’est alors inquiété du risque d’effondrement de la productivité en se demandant si tel ou tel membre de l’équipe « tiendrait », …

Un premier bilan

Finalement, après deux ans d’expérience du télétravail, différentes études sont disponibles et les constats sont souvent paradoxaux :

-          Effectivement, le télétravail permet d’améliorer le bien-être des salariés : la réduction du temps de transport quotidien réduit (1 heure de moyenne pour la région Ile de France), une meilleure organisation du temps personnel et professionnelle, grâce au temps gagné on assiste au développement de la pratique du sport, à l'augmentation du temps est consacré à divers associations, …

-          Simultanément on constate une forte croissance du nombre de burnouts. Ils ont augmenté de 270 % en deux ans ! Les managers sont deux fois plus touchés que les autres salariés et 20 % d’entre eux font des burnouts sévères !

De même on note une forte disparité des conséquences du télétravail :

-          Non seulement la productivité des salariés n’a pas diminuée comme on pouvait le craindre mais, au contraire, elle a augmenté. Toutes les études montrent qu’il y a eu une croissance moyenne de la productivité des salariés pratiquant le télétravail de l’ordre de 20 % .

-          Par contre, on constate une diminution massive de la créativité. Or, sans elle, il n’y a pas d’innovations. Comme chacun le sait, celles-ci sont fondamentales pour que l’entreprise s’adapte au marché car il évolue sans cesse et à terme, elle risque de dépérir et de finir en faillite.

On note aussi une forte disparité des points de vue sur le télétravail :

-          D’un côté, les différents collaborateurs voient bien que leur productivité a augmenté.

-          De l’autre, les directions craignent que leur personnel, lorsqu’il est en télétravail à leur domicile, « se la coule douce ».

Entre ces deux attitudes on constate que les managers des équipes tentent de résoudre la quadrature du cercle, avec des outils mal adaptés.

Trois objectifs clés

Pour éviter ces effets de bords il est nécessaire de disposer d'un outil de travail en équipe qui soit souple et efficace. Il doit pour cela répondre à trois objectifs en allant du basic au plus sophistiqué :

  • Permettre à tout instant des échanges fluides entre les personnes qu’elles soient sur place ou à distance. Il doit être possible de contacter n’importe quel membre de l’équipe sans avoir besoin d’effectuer un appel téléphonique, d’envoyer un SMS ou un mail, ou d’effectuer une procédure laborieuse de connexion. Tous les membres de l’équipe doivent être accessible à tout moment quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Ainsi on ne perd plus de temps à rechercher une personne. Bien entendu elle peut se rendre indisponible pour quelque raison que ce soit (besoin de calme pour effectuer une tâche délicate, pause-café, repas, courses personnelles, recherche des enfants à l’école ,…. ). Mais le reste du temps elle est à portée de voix Il est ainsi possible de discuter à deux, d’organiser une réunion à plusieurs ou avec l’ensemble de l’équipe. Dès que la personne est devant son micro ou son smartphone il doit être possible de la voir.
  • Pour travailler efficacement il est nécessaire de disposer d’un tableau (noir, blanc ou un bureau). Chaque membre de l’équipe peut intervenir sur le tableau pour faire un dessin, glisser une photo, créer et afficher un post-it, ouvrir un document en format PDF comme une présentation, … A tout moment un des intervenant peut modifier ou compléter ce qui s’affiche sur le tableau qu’il soit sur place ou à distance.
  • Pouvoir travailler à plusieurs sur le même document comme un texte, un tableau de calcul ou une présentation. Tout l’équipe le voit et un intervenant a la main sur le document, peut dérouler les pages, le compléter et le corriger à tout moment. Dans un deuxième temps il doit être possible que chaque participant puisse intervenir simultanément sur le même document.

Ce type d’outil permet d’avoir un mode de travail réellement collaboratif. Cependant si communiquer et collaborer sont essentiels, cela ne suffit pas à créer un véritable collectif de travail. En effet, même si les collaborateurs sont équipés d’outil de communication, de coordination et de collaboration à distance il leur manque une composant important. En effet, la disponibilité de matériels et de logiciels n’est pas suffisante, faut-il encore qu’ils constituent une équipe.

Le rôle fondamental du collectif

Pour retrouver la créativité et remettre l’innovation en marche, les équipes ont besoin d’exister à travers un collectif. De manière classique on appelle les outils existants les 3C pour Communication, Coordination et Collaboration. Mais ces concepts délaissent une notion fondamentale : le Collectif. Une équipe efficace c'est d'abord un collectif de travail. L'outil à mettre en place doit permettre de créer le collectif doit répondre aux trois objectifs suivants :

-          Immerger les membres de l’équipe dans une ambiance commune. Aucun membre du collectif ne doit se sentir seul. Il doit sentir et voir son équipe autour de lui. Sur un plateau « openspace » il y a les va-et-vient, les discussions, les collaborations, … Ils participent au fonctionnement de l’équipe. En télétravail toues ces interactions doivent être accessibles à distance.

-          Permettre des conversations fluides et informelles. Il est impératif que chaque collaborateur puisse discuter facilement avec ses collègues sans protocoles compliqués. Il est important de pouvoir « sauter » dans une conversation en cours, de l’enrichir et de la faire évoluer.

-          Permettre aisément l’échange d’information au sein de l’équipe. En présentiel, deux personnes peuvent s’asseoir côte à côte et collaborer en « partageant » leurs écrans, chacun regardant celui de son voisin. Il faut permettre le même type d’échange à distance. Il doit aussi être possible de relire ensemble un document et de l’annoter comme si on était en présentiel. Pour avoir un travail collectif efficace on doit pouvoir partager un document sans recourir à des protocoles lourds (comme des échanges par mail, l’envoi de fichier par We-Trensfer, ou autre, des dépôts dans Dropbox, Drive ou Onedrive, …). Profitant des possibilités offertes par le numérique ces échanges peuvent être améliorer.

Lors d’une conférence du Club Européen de la Gouvernance des Système d’Information, qui s’est tenue le 7 septembre 2022, Sébastien Méric, Président-Fondateur de Holoffice, travaillant sur ce sujet depuis plusieurs années et ayant développé le logiciel Holoffice, a exposé ses idées dans sa présentation sur : « Le télétravail : l’esprit d’équipe ». Elle a traité les points suivants :

  1. -        Les enjeux du télétravail (slide 3 à 8), 
  2. -        Les enjeux du travail en équipe (slide 9 à 11),  
  3. -        Le collectif à distance (slide 12 à 14), 
  4. -        Les fonctions de Holoffice (slide 15 à 18).

 

Lire ci-dessous le support de présentation de l’exposé de Sébastien Méric : 

 

mercredi 23 mars 2016

La grande mutation du travail et de l’emploi

par Gérard Balantzian
Auteur et conférencier

Alors que le numérique engendre une révolution dans les modèles d’affaires quel que soit le secteur d’activité, le défi de l’emploi et du travail peut se résumer en une phrase : l’emploi se meurt , le travail renaît !
Ce sont donc sur ces termes que j’ouvre le débat   car dans ce monde incertain et complexe marqué par l’interconnexion entre les machines, ainsi que les commutations entre les produits / services et les machines, les fonctions de l’entreprise sont soumises non seulement à une flexibilité croissante mais l’exigence de personnalisation des biens et services a des conséquences sur les outils eux-mêmes et les usages qui leur sont rattachés.
Nous sommes en effet confrontés à des changements radicaux qui n’apparaissent pas forcément dans les statistiques officielles figurant en annexe, mais une chose est sûre, au regard des statistiques de l’INSEE, « la forteresse du salariat se fissure en France » [1].  Mon propos ne porte pas aujourd’hui sur les caractéristiques du contrat de travail (contrat à durée déterminé, indéterminée, intermittent, à temps partiel, d'apprentissage, etc.)[2]. Il y a bien sûr « une fronde contre le projet de réforme du droit du travail » [3]  qui se traduit par des tensions dans la rue à Paris, mais aussi ailleurs dans le monde.
Dans le même temps, les robots se propagent, et en faisant référence à la propagation des robots humanoïdes dans le monde industriel  capables « de réaliser des tâches, comme les hommes, aux côtés des hommes.» [4], les perspectives annoncées de « 50% de chômeurs » à terme invitent à anticiper  cet avenir où la machine empiéterait sur l’emploi occupé pour l’instant par les humains.

Les grands théoriciens du « travail »

Il faut prêter une attention particulière à la définition du mot  «  travail ». En effet, je ne suis pas le seul à penser que Frédéric Wislow Taylor (1856-1915) a  contribué à l’organisation du travail à l’heure où  révolution industriel changeait le monde. Le taylorisme n’est donc pas une expérience qu’il faudrait écarter (même aujourd’hui) mais au contraire prendre en compte et en tirer les conséquences positives. Sans être exhaustif, on peut également avoir une pensée à l’économiste sociologue Max Weber (1864-1920) qui a montré le rôle la bureaucratie, de la prévision et du contrôle dans l’organisation du travail. A la même époque, nous comptions aussi le sociologue Emile Durkheim (1858-1917) et le brillant  Joseph Shumpeter (1883-1950) sans oublier le philosophe Karl Marx (1818-1883) Les apports de l’ingénieur Henri Fayol  (1841-1925) furent déterminants concernant les questions de centralisation et de décentralisation, de discipline et de division du travail, de responsabilité et d’autorité, d’initiative dans le travail et de contrôle, etc. Bien entendu il faut également compter avec le professeur consultant  Peter Ferdinand Drucker (1909 – 2005)  qui a mis l’accent sur l’approche du management  par les objectifs. Il a permis de comprendre la société contemporaine et la mutation de l’industrie et des services. La formation des gens, la mise en place des normes, les facteurs de motivation des personnes, l’évolution de la structure, ont été autant de paramètres liés au travail. Comment passer à la suite sans avoir une pensée au président de General Motors Alfred Pritchard Sloan (1895-1966) dont la grande expérience en termes de stratégie d’évolution des structures au sein du monde industriel nous a permis de comprendre les mécanismes de la coordination du travail (sans pouvoir tout citer ici).  Les professeurs Paul  Roger Lawrence et Jay William Lorsch nous ont fait prendre conscience de l’importance des différents types d’environnements de l’entreprise et que celle-ci n’était pas un système uniquement fermé. Je pense également à Michel Crozier (1922 – 2013) qui a mis l’accent sur le rôle de la bureaucratie, l’analyse stratégique  et les lignes de fracture générant la crise de l’intelligence.
Le lecteur remarquera que le terme qui prévaut le plus depuis deux siècles dans le langage de tous ces experts est le terme « travail ». Or qu’est-ce qu’était  le travail, sinon le trepalium, c’est-à-dire un une peine que les machines ont peu à peu soulagée, et qui nous ont amené à être plus attentif à la panne qu’à la peine, telle que nos ancêtres l’ont ressentie au début du siècle dernier.
Je ne voudrais pas me retrancher derrière les chiffres durant cet exposé pour montrer des évidences comme par exemple la poussée des activités dans le domaine des Services. Plus de la moitié des activités sont des activités de service depuis plus de 20 ans. Mais dès lors que le travail devient une « activité », et non plus un trépalium, nous pouvons nous poser la question  de « l’emploi » salarié (c’est-à-dire un travail soumis à un contrat entre un employeur et un employé, et par conséquent un rapport de soumission). En effet, la Machine remplace de plus en plus l’emploi.
La  propagation des machines a engendré quatre lignes de fractures.
Mais auparavant je présente le plan de mon intervention :

1.       Les  4  grandes lignes de fracture

2.       Le triomphe progressif des « communaux »

3.       Le travail ‘gratuit’




Les  4  grandes lignes de fracture

11 . Une première de ligne de fracture se crée entre l’Emploi et le Travail.  La « destruction créatrice » chère à Schumpeter nous place devant le rythme de la destruction d’emploi par rapport à celui de la création d’un ‘nouveau travail’ qui n’est pas forcément salarié. Est-ce la fin du Salariat comme le laissent entendre certains ? Est-ce uniquement une question liée au Contrat de travail ? Les événements de l’été 2015 autour de l’application Uber Pop et les chauffeurs de taxi ont mis au devant de la scène non seulement des conflits mais les controverses persistantes entre des protagonistes qui avaient des intérêts différents. Le phénomène de l’ubérisation n’est-il pas un énorme « court-circuitage » des processus existants et les manifestations dans les rues de Paris durant l’été 2015 ne sont-elles pas l’expression d’un désarroi ?  Quelles   sont les conséquences sur l’emploi et le travail de demain si de nombreux secteurs d’activité sont susceptibles d’être ubérisés ?

  1. Une autre ligne de fracture prend de l’ampleur entre l’Homme et la Machine. L’expérience de ces dernières décennies a démontré que les machines pouvaient communiquer entre elles (M2M, par exemple dans le domaine boursier), avec les risques  de «  faille »  que l’on connait maintenant depuis 2008. Cet évènement nous alerte et nous incite à une vigilance accrue à tous les niveaux en matière de cogouvernance (www.cogouvernance.com)
3 . Une troisième ligne de fracture se crée en ce moment le synchrone et l’asynchrone. Lorsque la main peut payer, le corps peut jouer et les yeux peuvent filmer, compte tenu des récents progrès de la technoscience, le « système d’information » défini ‘à la manière d’hier’  est un concept largement révolu car nous ne sommes plus dans des systèmes fermés. Il y a une  nécessité de repenser la vision  Shannonienne que nous avions de  la donnée, où la question centrale était la qualité d’émission et de réception des données sans qu’il n’y ait de ‘bruit’ et de perte de contenus. Aujourd’hui une vision nouvelle  se pose en environnement ouvert intercatif  et dynamique,  où  les données structurées et non structurées nourrissent   l’information circulante qui devient le langage et le véhicule de l’organisation du « travail » distribué (faut-il encore s’entendre sur ce terme) . Cette troisième ligne de fracture est d’autant plus difficile à traiter que derrière celle-ci, nous avons un historique de plusieurs décennies d’une direction des systèmes d’information (DSI) qui a, d’une part vu arriver un pôle  d’urbanisme et d’architecture des systèmes, puis aujourd’hui une direction de l’innovation, mais également une direction de la transformation, mais enfin  une direction de l’unicité des données, aux côtés de la direction générale, … tout ceci en 15 ans, avec en surcroit la loi de Moore qui commence à découvrir ses limites. Ceux qui restent fermés prennent des risques, ceux qui s’ouvrent prennent d’autres risques. C’est très Darwinien.

4.4 . Une quatrième ligne de fracture se crée au sein des organisations entre ceux qui ont un ADN ouvert à la rupture et les autres qui voient sans comprendre ce qui se passe. Ils  se réfugient derrière les bonnes pratiques qui ont un caractère rassurant jusqu’au moment où leur fonction machinisée et rationnalisée sera externalisée ou purement éliminée. L’emploi est donc menacé. Les usines qui avaient externalisé une partie de leurs activités dans des pays à coût  salarial moins élevé qu’en France observent  que dans les salariés de ces pays proches de nous passent d’un salaire mensuel de   300 euros à 900 euros.   Par conséquent les industriels sont à la recherche de nouveaux pays à bas salaires en dehors de l’Europe susceptibles d’accueillir leur processus de fabrication. Mais pour combien de temps alors que la voiture connectée fait son apparition ?


Le triomphe progressif des « communaux »

Ces transformations se déroulent, comme je le souligne depuis longtemps, sur un fond d’activités collaboratives qui est une nouvelle forme de « travail » à l’heure où les « communaux » triomphent (Rifkin). J’ai déjà signalé que le non-salariés en France représentait  selon les experts « 11,2% de l’emploi total » en 2011.
 
11 .  Le temps de la créativité est arrivé pour celles et ceux qui veulent  saisir les opportunités de devenir des Makers (Anderson, 2015), dès lors que chacun d’entre nous peut devenir un « Activiste » (Hamel, 1998), car le travail de demain sera avant tout « une activité » et non plus un trepalium. Des Fab Labs et Living Labs se développent et changent les liens sociaux et les modalités d’identification de soi dans cet écosystème en mouvement. Je vous fais l’économie de nombreuses études anglo-saxonnes qui corroborent cette tendance.

22 . Dès lors que nous sommes entrés dans une économie du partage des savoirs et des savoir-faire[5], ce que l’on nomme les « communaux » (commons), dont Wikipédia en est une illustration, nous devrons nous interroger sur ce que signifie la « Propriété », en particulier d’une information et d’un savoir. Par exemple, la valeur ajoutée d’un formateur et conférencier comme moi ou mes collègues est-elle seulement dans le contenu du support que nous remettons,  ou ailleurs ? Qu’est-ce que la « valeur du travail-activité collaborative » ?

33 .  Les organisations traditionnelles sont confrontées à l’essor des plateformes d’échange de biens et de services dans un mode peer-to-peer. De nouvelles plateformes comme Airbnb, Blablacar, etc., ne sont que la partie visible de l’iceberg dans une économie du partage qui atteint plusieurs centaines de milliards d’euros. Peu de secteurs d’activité échappent à de nouveaux services d’intermédiation aussi bien B2B, B2C que C2C. Des alliances se créeraient entre géants de l’industrie et   de  nouveaux entrants comme  Uber pour « tester le transport à la demande en hélicoptère »[6]. Ces ruptures peuvent-elles changer radicalement l’emploi et le travail ?

44 . Toutes les formes d’externalités créatrices de valeur, ainsi que les communautés de partage facilitant l’individuation de  l’œuvre commune coproduite et diffusée sont des voies qu’il faut impérativement explorer, aussi bien sous l’égide des directions de l’innovation numérique créée au sein des organisations, qu’en dehors des organisations. Lorsque je dialogue avec des responsables de haut niveau en matière de gouvernance, je constate un déplacement de leur priorité, les défis de la transformation numérique et la manière de donner une nouvelle impulsion à l’ensemble de l’organisation, même si celle-ci excelle déjà dans le domaine de la révolution numérique, comme par exemple en France la Banque, l’Assurance ou la Distribution du courrier. La vraie question à se poser dès à présent car demain c’est déjà aujourd’hui : qu’est-ce qu’une « œuvre commune », et qu’est-ce qui fera que chacun se reconnaîtra dans cette œuvre commune ?

Le travail ‘gratuit’

Il n’échappe à personne que le fait que   la révolution numérique ouvre la voie à une interpénétration de la culture exogène et de  la culture endogène nous place devant une nouvelle réalité qui est le déploiement du travail gratuit. Chacun d’entre nous devient donc un travailleur en puissance dès lors qu’ en quelques clics, nous apportons non seulement des données au sein du Big data, mais nos contributions aux commentaires figurant dans les sites du e-commerce  fait que le « système d’information » devient « système de recommandations et d’influence ». La question ne porte plus uniquement sur la montée de la réputation et de l’audience de l’entreprise, comme l’explique Chris Anderson dans  La longue traîne, mais dans la capacité d’influence sur les comportements des autres.
Il en découle par conséquent plusieurs axes, dont je ne retiendrai ici que quelques-uns pour poursuivre le débat et l’échange dans un esprit critique afin de nous éclairer sur l’avenir à moyen terme.

1 1 . Quelques prédateurs de niveau mondial ont compris qu’il était plus facile et plus rentable de demander à des milliers de développeurs de travailler gratuitement à l’extérieur de leur entreprise (le week-end, le soir) en vue de nourrir leur plateforme numérique par des millions d’applications. La question du travail-activité que l’on exerce en dehors de ces heures d’emploi  salarié relève-t-elle  de « l’œuvre » (bel ouvrage), qui part d’une envie et d’un désir profond de s’affirmer et d’exister ?  J’ai commencé à aborder le triptyque « emploi -activité – œuvre » dès 1996 [7]. En effet il faudrait relier la dimension philosophique la dimension économique, social, sociétale  et éthique.  

2 2 . Le « Solutionnisme » à court terme ne résoudra pas la question de la grande mutation du travail et de l’emploi. Il est nécessaire d’aborder l’évolution des compétences et la capacité d’agir sous un autre angle innovant.   En effet, la question de fond de la « destruction créatrice » dépend de la création  de lien de qualité entre les protagonistes en jeu, dans le bon timing. Cette « destruction créatrice » qui pourrait plutôt être vue, comme je l’ai déjà écris,    comme une « déconstruction  / reconstruction » du binôme « emploi-travail ».

Conclusion

La réduction significative annoncée en matière d’emploi (lié au trepalium)  à l’ère des collectifs sociaux  et des interconnexions collaboratives nous invite à  co-inventer de nouvelles formes de travail (Activités), pouvant déboucher sur des Oeuvres communes. Si la raison économique impose sa loi et engendre un grand écart entre économie et société, il y a tout à redécouvrir sur ce que l’on appelé le « Travail » de demain, qu’il soit rémunéré ou non…


[1] l’Expansion, dossier la fin du salariat, novembre 2015, p. 26 et 27
[2] http://www.onisep.fr/Premiers-pas-vers-l-emploi/Decouvrir-le-monde-professionnel/Les-principaux-contrats-de-travail
[5] (cf. mon article du 13 novembre 2014 ainsi que mon livre de 1997 : « L’Avantage coopératif «  aux Editions d’Organisation)
[7] J’ai organisé en janvier 1996 à Paris (Palais des Congrès)  la première rencontre en France sur le thème « Internet , Travail et Emploi », avec des dirigeants, des institutionnels du secteur de l’Emploi et le monde de la Recherche.