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vendredi 3 juin 2022

Smart City ou Territoire Intelligent

Présentation faite par Pierre Berger lors de la réunion du Club Européen de la Gouvernance des Systèmes d'information le 1 Juin 2022. Les enjeux des systèmes d'information des communes sont considérables et, le moins qu'on puisse dire, c'est que leur gouvernance reste à définir. Au-delà du concept un peu flou de la Smart City il reste à construire une démarche efficace qui satisfasse les habitants des 34.000 communes françaises. et notamment de celle de taille moyenne.


Smart City Vs. Territoire autonome

Smart city : le numérique fort et partout.
Avantages : efficacité (voire productivité), rapidité, désilotage, riche palette de services
Inconvénients :  coûts ;  risques de flicage (Big Brother)

Territoire autonome : un ensemble de petits outils
Avantages : apprentissage progressif pour les citoyens et le personnel
Inconvénients : difficultés d’évolution globale, applications disparates et redondantes

De beaux livres, une newsletter

Sur ces concepts, il y de beaux livres, notamment La ville intelligente pour les nuls. Ou, plus généralement, l’ouvrage « Transformation numérique pour tous ».
Il y a même une news letter  http://www.smartcitymag.fr/

Mais des concepts flous

Smart city, comme IA ou métavers, sont des concepts  larges, motivants, mais aux contours flous, difficiles à définir.

Une ville n’est pas  une entreprise

  • Une ville c’est cent métiers, qui n’ont que peu de relations entre eux : des listes électorales au nettoyage des trottoirs,  de la bibliothèque municipale au contrôle du stationnement…
  • Dans une entreprise, les différents types de partenaires concernés par la gouvernance sont bien distincts : salariés, actionnaires, clients, fournisseurs …  Dans une ville, les citoyens sont à la fois les clients et les actionnaires, parfois aussi des fournisseurs ou du personnel (à travers les associations, en particulier).
  • Une part de l’informatique est fortement liée à des applications régionales ou nationales (permis de construire, cadastre, éducation)
  • Une part des données est très sensible du point de vue Cnil ou RGPD, limitant fortement les possibilités de désilotage.

Maisons-Laffitte, un ghetto de riches

Maisons-Laffitte, c’est presque une « résidence fermée ». Bien isolée entre Seine et  forêt de Saint-Germain.

Mais elle est traversée par deux axes majeurs : la départementale 308 et la ligne Paris-Rouen. Ils sont  essentiels à son existence, mais aussi des nuisances :

  • la « racaille » qui vient d’ailleurs par le RER,
  • la circulation abondante, notamment des poids lourds (qui tuent de temps en temps).

C’est aussi une ville qui a une forte identité :

  • un glorieux passé, matérialisé notamment par le château, ou par les panneaux « ville impériale » ;
  • d’importantes activités hippiques (actuellement en problème pour les courses, mais bien vivantes pour le cheval de selle ;
  • de très grands espaces verts : le parc, le bord de Seine.
  •  … un prix de l’immobilier qui le réserve à ceux qui ont des revenus suffisants ou ont hérité d’un patrimoine local ; par conséquent, les travailleurs (ouvriers, assistants de vie) viennent d’ailleurs ; et c’est à contrecœur que l’on laisse se construire des logements sociaux.

Un électorat qui veut sécurité et préservation du cadre

Cela explique

  • que les processus décisionnels soient fortement concentrés dans les mains du maire ; mais sa sensibilité et son tempérament convient à la majorité d’un électorat (râleurs compris) qui le réélit depuis 30 ans.
  • que les conseils municipaux soient un mauvais cinéma  https://www.youtube.com/watch?v=KuCEz2ALWBY


Les limites du fonctionnement démocratique 

On ne peut pas dire que la démocratie n’est pas respectée. Le maire, dans ses opinions comme dans son tempérament, correspond bien aux attentes de l’électorat, qui le garde au pouvoir depuis quelque 30 ans.

Mais il y a des limites (autoritarisme)  qui se comprennent :

  • le maire a une lourde responsabilité (y compris pénale le cas échéant), il doit gérer toutes sortes de problèmes dans le cadre d’une législation complexe. Il est le principal employeur de la ville (500 salariés) ;
  • et c’est un métier précaire et peu rémunéré (42 000 euros par an) par rapport aux compétences et à l’engagement qu’il exige.
On comprend qu’il n’ait aucune envie que le conseil municipal vienne encore compliquer sa tâche.

De toutes façons, il y dispose légalement d’une forte majorité (la moitié plus le reste à la proportionnelle).

Les  élus de la majorité sont nécessairement dociles. Il leur est pratiquement impossible de votre contre le maire et même de s’abstenir, sous peine de perdre leurs délégations voire d’être exclus de la majorité municipale.

Les élus de l’opposition sont impuissants par construction. Certains essayent de faire des critiques constructives. La plupart ne cherchent qu’à énerver  le maire ou à se faire remarquer (les séances sont filmées, depuis 2017, par l’opposition).

L’informatique de la municipalité : « territoire autonome » typiquement

Selon les vœux du maire pour 2022 :

  • 1.119 interventions.
  • 500 comptes utilisateurs.
  • 121 téléphones.
  • 50 tablettes.
  • 77 ordinateurs portables.

La CCAS (affaires sociales) dispose (pensons nous) d’une informatique spécifique.

Fibre et 4G sont pratiquement généralisés, et le wifi est offert un peu partout (notamment les commerçants).  la 5G se profile.

Toute une collection de logiciels spécifiques.

Notons, en février 2020, l'acquisition d'un bouquet de logiciels, certains très spécialisés (Roadloc pour localiser les véhicules de la police municipale) d'autres très généraux (plusieurs ERP). ; mais on ne sait pas comment ces produits s'articulent. - en 2019 déjà un "logiciel de gestion intégrée"/

On ne sait pas quel est le niveau de cohérence de ces applications.

Etant donné que les moyens matériels connus ne comportent pas de serveurs, il est probable qu’une bonne partie de ces applications est sous-traitée sur le cloud. Dans certains cas, le cloud public (par exemple, à l’urbanisme, les relations avec le Cadastre national)

Noter que, si tout le personnel a un compte, un quart seulement dispose d’un outil informatique. Cela s’explique, sans doute, par le fait qu’une bonne part du personnel a des fonctions d’exécution, souvent  sur le terrain lui-même. On ne connaît pas l’ancienneté de ces machines.

La municipalité n’a pas de vraie DSI. Elle existe sur le papier et sur son site, mais ses missions sont explicitement limitées à l’assistance  :

  • Gestion du parc informatique de la Ville et assistance technique.
  • Conception et suivi de l’architecture Réseau.
  • Mission de conseil auprès des services municipaux.
  • Formation aux produits bureautiques.

On peut estimer que la DSI comporte une dizaine de personnes, et sans doute pas d’équipe de développement.

On est donc très loin d’une stratégie de « transformation numérique ».

Informer les citoyens et autres acteurs

  • Le site web de la ville est bien fourni et actif. On peut envoyer des commentaires (mais qui le fait?)
  • Il vient d’être complété par une application en ligne  sur téléphone « Maisons-Laffitte et moi », avec le même type d’informations, et une petite possibilité de s’y exprimer (surtout pour signaler des incidents).

L’attractivité de la ville

  • Les entreprises par l’attractivité économique (difficile pour différentes raisons, notamment le prix de l’immobilier et une desserte routière médiocre)
  • Les touristes (une ressource non négligeable)
  • Les locataires ou acquéreurs de biens

Voir au-delà de la mairie

Le « système d’information de la ville », ce n’est pas seulement l’informatique de la municipalité.  Mais les réseaux sociaux…  et bien sûr toute la communication informelle, le bouche-à-oreille, les échanges dans les lieux conviviaux (à Maisons, en premier chef, l’avenue de Longueil).

C’est aussi  les réseaux sociaux et les commerçants.

Les réseaux sociaux sont bien présents. Notamment l’un d’eux a 10 000 membres (c’est énorme pour une population de 25 000 habitants). Mais dans l’ensemble, cela reste au ras du sol : petits problèmes pratiques ou "ralleries" nostalgiques du type : « C’était mieux avant ».

Les commerçants :

  • sont en permanence présents sur le terrain et en contact avec la population ;
  • les plus avancés (l’établissement local de Casino en particulier) disposent d’informations détaillées en temps réel sur les comportements de consommation.

A notre connaissance, il n’y a rien d’organisé pour faire remonter cette information vers la mairie, sinon de temps des signalements, qui ne sont pas toujours pris rapidement en compte.

Les projets pour 2022

La mise en place d’un cadre comptable M 57, De quoi s'agit-il ? Le  texte officiel est pour le moins rébarbatif. Mais la direction générale des Finances publiques en propose  une brève présentation didactique. En bref, la M57 donne plus de souplesse dans la manipulation des comptes et dans la prise en compte de projets pluriannuels.
Noter que cette norma s'applique aussi aux "associations syndicales autorisées", comme l'Association syndicale du parc, qui nous a confirmé s'y adapter elle aussi en 2022.

  • La dématérialisation du budget. Ce point ne semble concerner que les relations entre la commune et les finances publiques.  Pour plus de détails.
  • La numérisation des délibérations du conseil municipal ; cette annonce semble plutôt en retrait par rapport à certaines notes du bulletin municipal.
  • La création d'une photothèque. De quoi s'agit-il exactement ?

De beaux espoirs pour 2024

Mais cela va sans doute changer car,  depuis les dernières élections, deux élus ont une mission informatique :

  • le onzième maire adjoint, délégué à l’optimisation financière, aux nouvelles technologies, à la communication et aux manifestations publiques,
  • un délégué au Développement numérique.

Ils sont jeunes (la quarantaine) et on nous promet de belles choses pour 2024. Cette date semble bien choisie : après quelques inévitables retards et plantages, la nouvelle informatique devrait rutiler pour les élections municipales de 2026.

Peut-on espérer une ville « intelligemment démocratique »

Entre le pénible spectacle des conseils municipaux, la superficialité des réseaux sociaux et la richesse en information du privé. peut-on espérer ?

Peut-être un peu. Une association, à ses frais, a pu organiser un débat sur un important projet du Maire (parking du marché). E n tiendra-t-il compte ?

 Je n’y crois pas trop mais…

Ce n’est pas tant la technique que les humains qu’il faudrait changer ! Des smart citizens plus encore que des smart cities.  Est-ce possible ?  Education ?  Motivation ?

Il faudrait une volonté au niveau des Etats- pour créer un nouveau type de dialogue- pour y conduire les grands acteurs (GAFA, etc).

 

mardi 3 mai 2022

Les errements de la gouvernance publique en matière de Système Information

 Le RGPD (le Règlement Général de la Protection des Données) était perçu lors de sa mise en place en mai 2018 comme un progrès important mais plus le temps passe plus on s’interroge sur sa lourdeur, sa complexité, son coût et son efficacité. Dans les entreprises les décideurs se demandent si on n’a pas fait fausse route ? En voulant bien faire n’a-t-on pas été trop loin et conçu de véritables usines à gaz ?

Cette volonté de réglementer le monde de l’informatique et des systèmes d’information est relativement récente. Pendant longtemps on s’est contenté de la Loi Informatique et Libertés de 1978 mais depuis quelques années on constate que les administrations européennes et notamment française s’intéressent de plus en plus à notre domaine et cherchent à le réguler. En soit, c’est plutôt une bonne idée. Elles ont, avec un certain retard, pris conscience de l’importance stratégique de ce secteur et elles se sont mises à produire un grand nombre de règlements, de lois et de décrets pour mieux maîtriser son développement. Malheureusement, la plupart de ces textes sont difficilement applicables voir totalement inapplicables. Cela peut parfois donner des résultats positifs mais souvent c'est la Bérézina !

Est-ce qu’en multipliant les règlements inapplicables la France et l’Europe pourront protéger le citoyen, ses données personnelles, et rattraperont leur retard sur les USA et la Chine ? Peut-on raisonnablement espérer qu’en multipliant ce genre de textes on va améliorer la gouvernance des systèmes d’information ? Y-a-t-il une martingale de l'échec ? On peut s'interroger sur la multiplication de ces "plantages". Peut-on y échapper ? Et comment ?

Lors d’une conférence du Club Européen de la Gouvernance des Système d’Information, qui s’est tenue le 13 avril 2022, Bernard Laur, expert largement reconnu pour sa vision large du secteur, a analysé les causes de ces errements. Il estime que c’est dû à la conjonction de 4 facteurs :

-        L’accumulation de textes mal rédigés et souvent bâclés rend leur application « kafkaïenne ». Autour du RGPD il y a plus de 20 lois et règlements produits par le législateur et les administrations concernées qui interfèrent. C’est une accumulation de règles sans véritable homogénéité car aucun travail d’harmonisation n’a été effectué à ce jour (slides 8 à 16).

-        Les personnes qui ont rédigé ces textes et qui sont chargées de les mettre en œuvre n’ont jamais effectué véritablement une analyse préalable de l’impact de leurs décisions sur les entreprises. La loi oblige bien dans certains cas à effectuer des analyses d’impact, mais il s’agit d’évaluer les risques pour l’individu s’il y a violation de ses données personnelles. L’impact sur l’entreprise, son organisation, ses processus, son système d’information, son formalisme juridique et les coûts induits a été superbement ignoré. (slides 17 à 23).

-        Il existe une surestimation « idéologique » des solutions envisageables et une méconnaissance totale des mécanismes de marché. En voulant lutter contre le poids des GAFAM on en arrive en matière d’investissements à des opérations qui n’ont pas la moindre chance d’aboutir et à préconiser des choix de processus, de logiciels ou de cloud « souverain » conduisant à des situations dommageables même pour les administrations (slides 24 à 29).

-        Il n’y a aucune anticipation de l’impact sur le marché des mesures prises notamment sur les freins à l’innovation, sur les métiers, sur les développements ou la disparition de secteurs d’activité, se concrétisant entre autres choses par la création d’activités innovantes en dehors de l’espace européen. Finalement l’Etat et les entreprises auront dépensé « un pognon de dingue » et continueront de le faire pour des résultats dérisoires (slides 30 à 35). 

 Lire ci-dessous le support de présentation de l’exposé de Bernard Laur : 

- -

 J’ajouterais personnellement un cinquième point. Je suis frappé qu’aucun professionnel que je connaisse n’ait jamais été consulté par les personnes rédigeant ces lois et règlements. Je ne sais pas avec qui ils travaillent mais pas avec des personnes du métier que je pratique depuis des années et qui ont une bonne connaissance du domaine et de son contexte. En tout cas si certains ont collaboré ils ne s’en vantent pas.

 Maintenant, le vrai problème va être de sortir de cet embrouillamini. Il n’y a pas 36 solutions. Il faut revenir aux grands principes du management tel que les décrit Henri Fayol ([1]) dans L'Administration industrielle et générale. Un de ces principes de gouvernance qu’il a énoncé est d’écarter les incompétents, même si ce sont des amis fidèles. Dans notre domaine l’incompétence est patente et il faut confier une mission de remise en ordre à un professionnel compétent entouré par une équipe d’informaticiens, de managers et de juristes ayant faits leurs preuves. Cette situation perdure particulièrement en France mais c’est aussi vrai, je le crains, au niveau du Parlement et de la Commission Européenne. J’attends de lire les textes définitifs du DSA (Digital Services Act), du DMA (Digital Market Act) et la réglementation de l’usage de l’Intelligence Artificielle pour me faire une opinion mais je crains le pire. Est-ce que Thierry Breton sera capable de mettre un peu de pragmatisme et de bon sens dans ce monde d’ayatollahs ?



[1] - Henri Fayol a été le fondateur des théories du management. C’était un français. Il a été toute sa vie dirigeant d’entreprise et s’est efforcé, à la lumière de son expérience, de dégager les principes de la gouvernance d’entreprise. Il a publié en 1916 un ouvrage fondamental : L'Administration industrielle et générale. Très connu et apprécié aux USA et en Grande Bretagne il est ignoré en France. Ce livre est épuisé et n’est pas réédité depuis des décennies (Voir sa notice sur Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Fayol)

mercredi 29 décembre 2021

Des systèmes aux écosystèmes? Gouvernance et information

 

par Pierre Berger 

Le concept de système d'information a aujourd'hui près de soixante ans. Il a rendu de grands services et il est toujours aussi efficace. Cependant il est, aujourd'hui envisageable de se demander s'il n'est pas opportun de l'enrichir en le situant dans un cadre plus général comme celui d'écosystèmes. Il est ainsi possible de prendre en compte de manière plus pertinente sa complexité et les interactions entre ses différentes parties. Pierre Berger, qui a jadis joué un grand rôle dans la diffusion du concept de système d'information en étant le rédacteur en chef d'une remarquable revue, Informatique et Gestion, hélas aujourd'hui disparue, s'interroge sur l'évolution des concepts.

 

Pour commencer définissons les concepts :

- Un système est ensemble fini de processeurs (ou de fonctions)  organisé de manière essentiellement hiérarchique et déterministe. On le pilote à partir d’un tableau de bord et de paramètres (KPI).

- Un écosystème est un milieu qui comporte un nombre indéfini (mais élevé) d’acteurs à la fois autonomes, connectés et interagissants. On ne peut pas vraiment le piloter, mais on le fait vivre. Du gouvernement on passe à la gouvernance, c’est à dire à l’organisation des relations entre « parties prenantes ».

Dans les années 1970, on croyait avoir trouvé dans le concept de système, appuyé par l’informatique, le bon cadre pour comprendre et pour développer le monde « moderne ». On pouvait le décrire par des systèmes d’équations,  par une modélisation assez simple (Forrester, Industrial Dynamics, par exemple) et bien sûr par la planification (PPBS Planning Programming Budgeting Systems) ou plus simplement les MIS (Management Integrated Systems) et plus tard des ERP (Enterprise Resource Planning).

En France on atteignit un sommet en 1979 au congrès Afcet de Versailles « Modélisation et maîtrise des systèmes ».  Mais déjà le mathématicien Thom y jetait un zeste de suspicion.  Les rêves du contrôle déterministe cédèrent alors devant la montée d’une systémique plus molle, celle d’un Edgar Morin par exemple, pour qui la « causalité circulaire »  invalide toute pensée et toute organisation trop hiérarchique.

Or les boucles, c’est l’affaire de l’informatique. Un ordinateur, c’est un « cycle de base » un automate.  Et les machines deviennent de plus en plus autonomes.  Une autonomie des machines nécessaire aussi bien à leur propre efficacité qu’à nos capacités limitées de les conduire. Fille des systèmes, l’informatique en a montré les limites.

Alors, le mot « écosystème », évoquant au départ le monde naturel et l’auto-régulation des biotopes, décrit bien mieux le mode de relation que nous pouvons avoir avec les machines, comme d’ailleurs avec les autres humains.  Du gouvernement on passe désormais à la gouvernance, c’est à dire à l’organisation des relations entre des parties prenantes qui ont toutes une forme d’autonomie.

En informatique, cela conduit aujourd’hui à des organisations sophistiquées.

Déjà, ce qu’on appelle « système d’exploitation » est plutôt un écosystème.  Sur tout téléphone ou ordinateur personnel un nombre élevé d’applications coopèrent tout en se disputant la puissance de calcul et l’attention du ou des utilisateurs. Et des intervenants extérieurs ne se privent pas d’y intervenir aussi. On ne peut pratiquement plus travailler sans être connecté et, depuis le fournisseur même de l’appareil jusqu’à nos correspondants en messagerie ou en réseaux sociaux, il faut un peu de volonté pour se concentrer sur ce qu’on fait.

Symétriquement, notre activité contribue à la vie d’écosystèmes plus vastes. Y compris nos  pures consommation, qui vont nourrir les banques de données de nos fournisseurs grâce aux cookies, et plus encore si nous donnons notre avis sur la qualité d’un produit ou d’une prestation. Sans oublier bien sûr les profits liés à la publicité.

Entre les machines connectées elles-mêmes, la gestion hiérarchisée du « maitre-esclave » a depuis longtemps fait place au client-serveur quand ce n’est pas au peer-to-peer.

 Les développements informatiques eux-mêmes ne peuvent plus avoir la rigidité des processus « waterfall ». On déterminait au départ les spécifications, le budget et les délais. Et les équipes de développement n’avaient plus qu’à réaliser un projet conçu pour répondre aux besoins des métiers.

Aujourd’hui, le Devops associe les métiers au développement, étape par étape. Et si l’on avait fixé au départ un budget et des délais, les spécifications se préciseront progressivement. Ici encore, au lieu d’un « système » préconçu, on travaille en écosystème entre acteurs différents ; et il faut orchestrer souplement leurs exigences, leurs contraintes et leurs contributions complémentaires.

Salesforce fait coopérer des développeurs indépendants à son offre, d’une manière moins dominatrice que les banques d’applications des GAFAM.

Quant au cloud, il fait par définition coopérer des acteurs différents : le prestataire et ses multiples utilisateurs. Le « time-sharing », simpliste, existait dès les années 1970. Aujourd’hui, les fournisseurs proposent des architectures complexes. Le Cloud Satellite d’IBM comporte l’intégration d’une machine spécifique dans le parc on-premise, pour combiner la puissance du calcul à distance avec le maintien en local des données sensibles. Et on se perd un peu dans les combinaisons sophistiquées proposées par l’hyperconvergence de Hewlett-Packard.

Peut-être, justement, que cette hyper-complication contribue à pousser nos contemporains vers les simplismes sécurisants du complotisme ou d’un retour réactionnaire à des régimes plus autoritaires.

Jouer les écosystèmes,  serait-ce alors un engagement militant autant ou plus qu’une conviction technique ?

lundi 20 décembre 2021

La Chine et le numérique

 

 Vers un nouvel ordre mondial aux caractéristiques chinoises mais sous tension américaine

                                                                                                       Par Gilbert Réveillon

Le développement du secteur du numérique est un élément clé de la stratégie de recherche de leadership par la Chine. Sa stratégie numérique joue le rôle d’un levier démultiplicateur. Avant de rentrer dans le détail de la nouvelle stratégie chinoise il est important de rappeler l’importance du développement de l’économie chinoise au cours des vingt dernières années.

En 2000 le PIB chinois était de 1.211 milliards de dollars. Vingt ans plus tard en 2020 il est de 14.720 milliards de dollars soit une multiplication par 12 en 20 ans. C’est le second PIB par rapport aux USA mais calculé en PPA (Parité de Pouvoir d’Achat) le PIB chinois est depuis deux ans déjà supérieur à celui des Etats-Unis.

Une étude récente de McKinsey sur la richesse des pays mesurée par la valeur nette du total des actifs confirme cette évolution. Le total des actifs nets des USA est de 90.000 milliards de dollars en 2020 et celui de la Chine lui est supérieure à 120.000 milliards de dollars. En 2000 celui-ci était évalué à 7.000 milliards de dollars soit une multiplication par 17 alors que celle des USA ne faisait que doubler pendant le même délai.

Ces quelques chiffres montrent que la Chine est maintenant dans la cour des grands et que, compte tenu de sa taille, elle est déjà le leader dans de nombreux domaines. Sa capacité d’investissement est considérable. Un exemple parmi d’autres : les investissements publics, en soutien aux plans quinquennaux reposant sur les décisions du Parti Communiste, dans les entreprises du secteur privé (souvent associé aux SOE – State Owned Enterprise) sont passés de 9,4 milliards de dollars en 2016 à 125 milliards de dollars en 2020 notamment dans le secteur des technologies.

 Une nouvelle stratégie

De multiples signes montrent que l’attitude de la Chine est en train de changer. Le rapport récent publié par l’IRSEM ([1]) note que « Pendant longtemps, on a pu dire que la Chine, contrairement à la Russie, cherchait davantage à être aimée que crainte ; qu’elle voulait séduire, projeter une image positive d’elle-même dans le monde, susciter l’admiration. Pékin n’a pas renoncé à séduire, à son attractivité et à son ambition de façonner les normes internationales, et il reste essentiel pour le Parti communiste de ne pas « perdre la face » ». Et il précise que : « ses opérations d’influence se sont considérablement durcies ces dernières années et ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou ».

Cela se fait de différentes manières :

·         La nouvelle loi chinoise sur le contrôle des données entrée en vigueur le 1er janvier 2020 crée une situation originale. Au nom du « développement de la cryptographie » elle permet à l’Etat chinois de contrôler toutes les données personnelles et d’entreprises y compris celles les compagnies étrangères dans le monde entier. Pour cela les entreprises étrangères devront remettre à l’administration chinoises les clés de cryptage qu’elles utilisent. Il n’est pas demandé aux entreprises de remettre les codes d’accès aux serveurs car manifestement ils les ont déjà ([2]).

·       Une nouvelle réglementation des plateformes Internet définie en octobre dernier a été fixée par la SAMR ([3]). Elle distingue les supers, les grandes et les petites et moyennes plateformes :

o   Les super plateformes ont plus de 500 millions d’utilisateurs actifs annuels et une valeur boursière de plus de 16 milliards de dollars.

o   Les grandes plateformes ont plus de 50 millions d’utilisateurs et une valeur boursière dépassant 1,6 milliard de dollars.

o   Les petites et moyennes plateformes ont moins de 50 millions d’utilisateurs.

Les obligations et les responsabilités des plateformes varient selon leur taille notamment en imposant aux supers et aux grandes plateformes des règles de protection des données strictes concernant les pratiques de ciblage des consommateurs, les conditions de travail pour leurs employés et le respect des règles de concurrence. Elles ont, notamment, l’obligation de rendre les plateformes interopérables. Ceci concerne surtout Alibaba et Tencent, mais aussi Meituan, Pinduoduo et JD.com.

·      Une évolution de la loi antimonopolistique notamment pour interdire les prix trop bas ayant pour objectif de tuer la concurrence. Ceci concerne tout particulièrement « les plateformes qui ne doivent pas éliminer ou restreindre la concurrence en abusant des données, des algorithmes, de la technologie, des avantages permis par leurs capitaux ou des règles propres aux plateformes ».

·      Une pression politique et militaire sur le corridor de Taïwan. Chaque mois, son espace aérien subi des centaines de pénétration d’avions militaires chinois pour faire pressions sur le gouvernement de l’ile. Derrière ces volontés d’annexion il y a l’intérêt de la Chine pour deux entreprises taïwanaises : TSMC, premier fabricant de composant au monde, et Foxconn, premier intégrateur fabricant notamment de nombreux smartphones de nombreuses marques dont ceux d’Apple.

Comme on le voit depuis quelques mois on assiste à un brutal retournement de la stratégie chinoise. En effet, depuis 2015 Pékin avait décidé de baser sa stratégie de développement sur l'innovation et notamment sur le numérique. Cela s'est traduit par la croissance très rapide des entreprises comme Alibaba, Tmail, Taobao, JD.com, Baidu, Wechat, Weibo, Tencent, QQ, …Les plus agressifs ont réussi à prendre de fortes positions sur le marché mondial comme Huawei, ZTE, Lenovo, Baidu, Tencent, Alibaba, … Puis, de manière soudaine le président Xi Jinping a tout arrêté. A la stratégie d'ouverture marquée par les Routes de la Soie, succède un blackout total. Les portes qui s'étaient entre ouvertes se referment brutalement dans tous les domaines mais aussi sélectivement sur les leviers numériques.

 Des forces certaines

Pour comprendre la stratégie de développement de la Chine il est nécessaire d’apprécier les points forts puis les points faibles de l’économie chinoise. La Chine a des avantages certains :

·         Le développement des routes de la soie. On notera que pour les chinois elle s’appelle l’OBOR, One Belt One Road ou encore BRI pour Belt & Road Initiative. C’est un moyen pour les chinois de se rapprocher des états se trouvant le long des routes qui relient l’Occident et l’Orient à la Chine. D’ailleurs elles ne sont pas directes mais passent où sont les intérêts de la Chine comme l’Afrique. C’est une opportunité de développement considérable pour de nombreuses entreprises notamment pour Alibaba et ses nombreuses filiales : ils ont déployé une vraie constellation et elle est très efficace car centrées sur plusieurs écosystèmes technologiques. Elle a ainsi pu implanter un système original de paiement des achats : AliPay. Face à cette stratégie offensive l’Union Européenne vient de lancer un programme concurrent de 300 milliards d’euros pour bâtir dans le monde de nouvelles infrastructures de transports. On se rappellera que le programme des routes de la soie représente un total des investissements estimés à 124 milliards d’euros. Cette évaluation est difficile à figer pour l’instant à la lumière des mouvements de balanciers des critiques ou des fantasmes des parties qui s’y essayent. Ceci est notamment dû aux programmes de « double deeping ». La Chine leur vend des infrastructures bénéficiant d’un dumping de l’acier et finance la dette du pays bénéficiaires.

·         L’engagement de la Chine en Afrique. Depuis vingt ans les chinois investissent massivement en Afrique. Au cours de cette période ils ont prêté un montant estimé à 125 milliards de dollars. Ce montant dépasse l’ensemble des prêts accordés par les Occidentaux dont les Etats-Unis, y compris le FMI et la Banque Mondiale. Ce montant est tel que le FMI s’inquiète aujourd’hui du niveau d’endettement de certains états africains et de leur capacité de remboursement. De plus, on a constaté, qu’en cas de défaut de paiement, ces pays ont une faible capacité de négociation. Les Occidentaux dénoncent, sans les nommer, les Etats « prédateurs » qui poussent des Etats fragiles à s’endetter pour ensuite s’approprier leurs mines, leurs ports, leurs chemins de fer, leurs hôpitaux, leurs écoles, leurs usines, … Ce fut le cas au Cameroun, à Ceylan, …

·         Le rôle des terres rares. Ce sont des métaux stratégiques indispensables à de nombreuses industries notamment pour produire des composants électroniques, des batteries, … La Chine achète toutes les matières premières disponibles dans le monde et notamment les terres rares. Elle a réussi un quasi-monopole pour le raffinage des terres rares. La Chine a ainsi deux leviers : le sourcing et le raffinage. C’est un atout important dans les transitions numérique et énergétique futures.  

·         Le lancement à Pékin d’une bourse spécifiquement dédiée aux PME. C’est un complément intéressant des puissantes bourses de Shanghai et de Shenzhen. L’objectif est d’améliorer leur financement et de favoriser les innovations. C’est un moyen de réduire les écarts de richesse entre les grandes et les petites entreprises. 

·         Les cyberattaques ne sont pas toutes chinoises mais on estime que celles d’origine chinoises représenteraient 80 % des attaques d’espionnage économique. On estime que 60 % des vols de secrets commerciaux impliquent la Chine. Il semble que les services d’espionnage et de contre-espionnage de l’APL (l’Armée Populaire de Libération) et le Ministère de la Sécurité d’Etat sont directement impliqués dans ces opérations. Ceci a pu être en partie démontré en 2016 par un jugement établi par l’Etat de Pennsylvanie concernant le pillage des brevets américains sur l’acier.

·         L’avance de la Chine dans les paiements digitaux. La Chine est indiscutablement le leader mondial des paiements numériques devant les Etats-Unis et très loin devant les pays européens notamment à l’aide de smartphones. Il se chiffre en milliard d’usager unique quotidien sur Alipay et Wechatpay. Des fournisseurs chinois de terminaux de paiement ont même été accusés par le FBI et les douanes américaines de transférer en Chine des données concernant les clients des commerçants. En France, des utilisateurs professionnels de ces terminaux ont été impactés.

·         La blockchain est un élément clé de la stratégie chinoise. La Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) et l’Académie chinoise des technologies de l’information et de la communication (CAICT) anime la réflexion sur la blockchain entre les différents acteurs industriels concernés, afin de choisir la meilleure voie de développement de la blockchain. De plus le Ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information va confier à une agence le développement des technologies blockchain en Chine. Ceci a eu des effets immédiats : des fournisseurs étrangers obligés de faire authentifier l’origine de leurs produits utilisent déjà le standard de sécurité chinois BSN pour Blockchain Security Network afin de faire la preuve de la qualité des produits importés.

·         La Chine est le pays au monde qui utilise le plus de robots : 168.000 en Chine alors que les USA sont à 30.000, l’Allemagne : 20.000, …. La France est à 5.000. La Chine est très en avance sur le reste du monde. L’argument selon lequel l’économie chinoise se développe grâce aux salaires très bas date. Il y a 30 ans c’était vrai. Aujourd’hui les bas coûts sont le résultat d’une rapide robotisation.

·         Le leadership en matière d’ordinateur quantique.  Les chercheurs de l’Université des sciences et technologies de Chine (USTC) ont développé un système d’informatique quantique appelé « Zuchongzhi 2.1 » qui est au moins un million de fois plus puissant que la puce Sycamore mise au point par Google, qui est son concurrent le plus proche. Il avait proclamé sa suprématie dans le domaine du calcul quantique mais elle n’a pas durée. On est bien dans une course planétaire à la suprématie quantique qui menace tous les écosystèmes de sécurité comme le RSA. Cette menace est réelle et explique le récent appel d’offre du NIST américain sur le post-quantum. Notons que plusieurs laboratoires et chercheurs français sont candidats à ce programme.

Comme on le voit la Chine possède de sérieux atouts dans le développement du numérique. Les chinois ont une avance dans quelques domaines de pointes comme la blockchain, la robotique ou l’ordinateur quantique et aussi probablement aussi la communication satellitaire quantique ([4]) mais surtout ils bénéficient d’un environnement économique, financier, administratif et politique très favorable au développement du numérique. Le Parti Communiste Chinois a récemment décidé de changer de politique en imposant brutalement une consolidation de l’économie sur son marché domestique avec une politique sans précédent de fermeture de plus en plus hermétique aux concurrents étrangers. Les anglo-saxons parlent de « fortification » ou de « forteresse chine » en insistant sur le mot fort. C’est un « re-set » de l’ancienne stratégie de conquêtes des marchés mondiaux. Dans ces conditions on ne voit pas trop comment on pourrait construire des passerelles durables de fertilisations croisées. Après des décennies d’hégémonie des technologies américaines, serait-ce un signe de volonté de rééquilibrage sachant que le dollar américain reste le métronome des échanges internationaux ?

Quelques faiblesses connues

 Mais à côté de ces forces il faut noter quelques faiblesses qui risque de fragiliser cette stratégie. Trois sont liés au contexte économique de la Chine. Mais la plus grave est la 4ème. Elle est technologique, c’est la pénurie de composants haut de gamme voulue par l’administration américaine.

·         Le poids de la dette chinoise. Autant ses réserves financières extérieures sont considérables autant ses dettes intérieures sont massives et assez mal connues. De nombreuses entreprises se sont développées grâce à un endettement massif permis par le laxisme des banques ou de la volonté politique exercée avec détermination sur les banques chinoises qui sont des acteurs clés de l’économie domestique. Aujourd’hui il est probable que les bilans de ces dernières comprennent de nombreuses créances insolvables. De plus, compte tenu des faiblesses du système financier chinois, les entreprises sont encore trop dépendantes de la suprématie des places boursières américaines ([6]). Elles souffrent aussi de l’hégémonie mondiale du dollar américain. Elles apprécient le poids croissant de l’euro mais cette évolution est trop lente. D’où les efforts de la banque centrale chinoise pour imposer sa monnaie électronique : le e-RMB (c’est le e-Yuan de la banque centrale chinoise). C’est une CBDC, Central Bank Digital Currency, qui dans un premier temps est destiné au marché domestique mais qui, dans un deuxième temps, sera proposés aux 160 pays engagés dans les Route de la Soie technologique. C’est indiscutablement une menace pour les autres CBDC et d’abord pour l’euro et ensuite pour le dollar.

·         La crise immobilière est aujourd’hui très visible. Plusieurs promoteurs importants comme Evergrande mais aussi Modern Land, Fantasia, Sinic, … ont annoncé des difficultés de paiement ou ont été dans l’incapacité de faire face à certaines échéances. La dette totale d’Evergrande s’élève à plus de 300 milliards de dollars. L’Etat chinois est intervenu pour essayer de dégonfler cette dette sans mettre en faillite l’entreprise. Plus globalement il cherche à casser la spéculation immobilière au-delà des risques financiers car elle pèse sur le budget des ménages et bloque une partie de leur potentiel de consommation. De plus il existe dans ce secteur de nombreux scandales de corruption, qui est aussi un des combats importants du président XI Jinping.

·         La pénurie d’électricité et ses conséquences industrielles. Elle impact fortement les entreprises qui sont obligées de ralentir, voire d’arrêter, leur production à cause de coupes imprévues et aveugles. Ceci est dû au prix élevé du charbon et aux contraintes environnementales en matière de pollution. Ces panes ont tendance à fortement freiner la croissance économique.

·         Mais la contrainte la plus forte est la pénurie de composants. La Chine produit peu de micro-processeurs et de mémoires conformes aux meilleurs standards mondiaux (EUV – procédé de « Extreme Ultra-Violet ») et doit les importer de Corée du Sud, des USA et surtout de Taïwan. A ces pénuries s’ajoute la politique américaine. Dans un premier temps Donald Trump avait décrété un embargo sur tous les composants dont le trait des composants est inférieur à 14 nm. Or les nouveaux processeurs sont avec des traits de 7 nm et on arrive bientôt à 5 nm ([7]) et même bientôt à 3 nm. Récemment l’embargo a été renforcé par Jo Biden qui a fixé la barre à 35 nm. C’est un retour en arrière considérable. Or, le seul fabricant chinois de taille, SMIC, ne sait pas mieux faire technologiquement que le 14 nm ([8]). A cela s’ajoute les effets de la pénurie mondiale de composants accrue par la saturation de la chaine logistique internationale due au Covid, à la pénurie de personnel et à la congestion des grands ports de marchandises. Tout ceci se traduit par une baisse de la production chinoises de smartphones, de voitures, de machines à laver, … Huawai, Xiaomi et tous les fabricants chinois perdent rapidement des parts de marché. Pour sortir de ce piège la première réaction chinoise a été d’acheter discrètement des fabricants de composants européens. La Commission vient de publier une Directive pour empêcher ces opérations. Les entreprises comme Huawei et Tencent ont commencé à développer des composants destinés au Cloud, la compression vidéo, l’Intelligence Artificielle, … La production de composants électronique est une priorité du 14ème plan : 2021-2025.

On est face à un combat des titans où chacun essaie de « serrer le cou du supposé rebelle que l’on veut étouffer, ou à tout le moins empêcher de respirer convenablement ». Chacun a des faiblesses que l’adversaire cherche à exploiter. Les chinois ont une trop faible production de composants mais on ne peut pas dire que les finances américaines soient saines avec un niveau d’endettement astronomique.

 

On est face à une lutte pour le futur leadership technologique mondial. La Chine, forte de sa fulgurante croissance des vingt dernières années, qui lui a permis de devenir la 2ème économie mondiale, a l’espoir de devenir dans les prochaines années le leader mondial du numérique et plus généralement des usages du numérique. Un de ces points forts est la taille de sa population (1,4 milliard d’habitant contre 450 millions dans l’Europe des 27 et 330 millions aux USA). Cela se traduit par la taille démesurée de ses infrastructures. En 13 ans ils ont construit le premier réseau mondial de TGV. En informatique ils ont constitué de gigantesques bases de données et les lacs de données associés permettant de suivre les comportements des utilisateurs notamment lors des paiements effectués à l’aide des smartphones ce qui leur permet d’effectuer des analyses très fine de leurs comportements. Ils ont aussi développé des outils reposant sur l’Intelligence Artificielle permettant d’effectuer des scores de risques sociaux et des évaluations de la solvabilité des entreprises.

La Chine ambitionne de dépasser les USA dans tous les domaines et notamment dans le secteur des technologies. Mais, manifestement, les américains n’ont pas l’intention de se laisser faire et réagissent dans un contexte politique tendu. Est-ce que le changement d'attitude de la Chine est le signe d'une inflexion tactique ou est-ce une rupture profonde par rapport à la stratégie suivie depuis trente ans ? Les prochaines années nous le dirons.

Il est possible que la Chine joue dans les prochaines années de l’arme monétaire. Elle pourrait rapidement brouiller les pistes car elle se construit sur l’échiquier mondial des échanges. En effet SWIFT est de plus en plus challengé par les FinTech et les DeFi ([9]) qui utilisent des cryptoactifs sur blockchain. A cela s’ajoute le fait que la Chine a dès aujourd’hui environ cinq ans d’avance sur les autres banques centrales avec son e-RMB.

Espérons enfin que ce qui sortira de cette nouvelle « Forteresse China » permettra d’assurer la continuité des flux et des échanges commerciaux entre les grands blocs en présence sans recourir à un conflit armé que la communauté internationale craint, notamment dans le détroit de Taiwan.



[1] - L’IRCEM, Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire : https://www.irsem.fr/rapport.html. Notons que ce rapport est très discuté par d’autres cino-experts.

[2] - La loi américaine d’extraterritorialité est mise en défaut par le dispositif chinois.

[3] - SAMR : Administration d’Etat pour la régulation du marché.

[4] - Pour ce que l’on sait du satellite MICIUS. Il semble que la Chine soit entrain de développer un système de cryptographie quantique par satellite. 

[6] - Depuis peu de temps on constate un mouvement de retrait de plus en plus fréquent d’entreprises chinoises cotées au NASDAQ.

[7] - Le dernier modèle d’IPhone d’Apple, le 13, en avance sur tous ses concurrents, utilise déjà un processeur en 5 nm. Il permet d’avoir 15 milliards de transistors sur une même puce.

[8] - Intel n’est pas beaucoup mieux car ses nouveaux processeurs sont avec des traits de 10 nm. La nouvelle génération de processeurs Intel : Alder Lake, annoncée en novembre 2021 est en 10 nm. La précédente, Rocky Lake, annoncée au début de 2021 était encore en 14 nm.

[9] - DeFi pour Decentralised Finance : finances décentralisée. Ce sont des services financiers de pair à pair (P2P) sur les blockchains publiques.

lundi 29 mars 2021

Méthode pour évaluer le degré de maturité numérique d'une entreprise en vue d’effectuer sa transformation digitale

                                                                   DavidFayon,
                                                                   Directeur deprojets Innovation
                                                                 

                                                                                               

Les données, le carburant du XXIe siècle

Pendant longtemps la technologie a dominé l’informatique avec le poids des ordinateurs dans la valeur ajoutée globale. La première étape de son histoire s’étale de 1945 à 1985 et elle est dominée par le matériel et particulièrement les grands systèmes notamment les mainframes d’IBM (360, 370). La deuxième est l’époque du logiciel. Elle va de 1985 à 2005. C’est la période du développement de Microsoft. La 3ème grande étape est celle des données. C’est le règne de Google et de Facebook. Nous vivons la 3ème ère de l’informatique. 


Période

1945-1985

1985-2005

Depuis 2005

Ère

Matériel

Logiciel

Données

Leader

IBM

Microsoft

Google

Surnom du leader

Big blue

Big green

Big white

Challenger

Apple

Linux

Facebook

Nouveau paradigme du challenger

Ergonomie et interface homme-machine

Logiciel libre ou « open source »

Exploitation des données à des fins de ciblage marketing

[source : Made in Silicon Valley, Du numérique en Amérique, David Fayon, 2017, Pearson 

On assiste actuellement à une convergence de l’énergie, des transports et des télécommunications et l’apparition de nouveaux usages comme celui des smart cities. Dans ce contexte, on constate que les ressources matérielles sont limitées, mais que les ressources immatérielles sont a priori infinies.

Le cœur du Web power 

En fait, la plupart des innovations expliquant les transformations digitales viennent des Etats-Unis et plus particulièrement de la Californie et notamment la zone se trouvant au sud de San Francisco. La Silicon Valley est le cœur de l’innovation : Google est à Mountain View, Apple est à Cupertino, Facebook à Menlo Park, Netflix à Los Gatos, … C’est un véritable écosystème. Il y a deux exceptions avec deux entreprises parmi les GAFAM et les NATU qui n’ont pas leur siège dans la Silicon Valley ou San Francisco mais dans l’Etat de Washington : Microsoft et Amazon. Notons le développement de la Chine avec les BATHX et un monde numérique bipolaire entre Etats-Unis et Chine.

 


 La transformation des entreprises, une approche darwinienne 

Cependant dans le monde technologique il n’y a pas que des succès. Il existe aussi de nombreux échecs. Quelques-uns sont restés célèbres. Ainsi dans les années 1970 Xerox avait créé à Palo Alto un centre de recherche exceptionnel le PARC - le Palo Alto Research Center - qui avait pour mission d’imaginer le bureau du futur. Ils ont inventé le mode graphique, les fenêtres, les icônes, le pilotage par la souris, … mais c’est Apple qui a créé le Macintosh.

Autre échec célèbre : Nokia et le smartphone. Dans les années 1980-1990 cette firme était un des leaders mondiales des téléphones portables. Lorsque Apple a lancé en 2007 l’iPhone les dirigeants de Nokia ont ignoré le smartphone. Quelques années après ils ont été contraint de se retirés du marché des téléphones portables.

Mais l’échec le plus terrible fut celui de Kodak qui était le leader mondial de la photo en dominant le marché des pellicules et des appareils photos. La caméra numérique a été inventée dans ses laboratoires en 1975 mais ils n’y ont pas cru. Ils ont disparu.    

Aujourd’hui tous les constructeurs automobiles sont menacés par le succès de Tesla. Les grands constructeurs comme Renault ou PSA ont dû mettre en œuvre une stratégie de diversification vers le véhicule électrique de peur de se faire « uberiser ». Mais Tesla n’est pas seul et les GAFA qui ont très faim préparent aussi des véhicules électriques à conduite automatique. Ce sont de véritables prédateurs et pour se développer mettent en œuvre une puissante intégration horizontale. Et derrière les GAFAM il y a les BATHX (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi) qui ont aussi des dents longues et qui visent, entre autres, les marchés européens. 

Les transformations liées au numérique 

Toutes les entreprises, les administrations et les associations sont concernées par leur transformation numérique et la mettent plus ou moins en œuvre. Elle repose au préalable sur trois principes :

·         L’automatisation d’un grand nombre d’opérations qui jusqu’alors étaient faites par des opérateurs comme la passation de commande avec des bordereaux. Cela concerne aussi des opérations sur des chaînes de montage réalisées à présent par des robots.

·         La dématérialisation de tous les documents. Il n’y a plus aucun papier. Toutes les opérations se font sur PC sans production de documents papier. Tous les documents nécessaires aux opérations sont numérisés et toutes les archives sont numérisées et sont en ligne permettant d’effectuer des traitements automatiques rapides et de nouvelles opérations jadis fastidieuses (résumé automatique, statistiques, corrélations, etc.).

·         La désintermédiation qui permet de supprimer l’intervention d’acteurs intermédiaires n’apportant pas de valeur ajoutée au processus. Il est ainsi possible de mettre en contact direct le producteur et le consommateur. Le succès des plateformes repose sur la désintermédiation.

Ces trois ruptures offrent des opportunités pour que de nouveaux entrants prennent possessions des marchés traditionnels et créent de nouveaux marchés. Ils risquent de perturber les intervenants traditionnels comme ce fut le cas d’Uber, d’Airbnb, des acteurs de la blockchain, etc.

Dans ces conditions les organisations traditionnelles doivent se repenser et se disrupter elles-mêmes. Elles doivent repenser leur business models, leur offre, leurs processus, … Sans cela elles risquent de faire ubériser voire « kodakiser ». Elles doivent développer la coopétition, en acceptant le risque de cannibalisation des produits/services traditionnels par les nouveaux sans cela elles ne seront pas capables de faire face à une concurrence de plus en plus féroce. 

But de la transformation digitale 

La transformation numérique a pour principal objectif d’augmenter la valeur des produits et des services fournis par l’entreprise en améliorant la valeur de l'information dans son offre. Elle va pour cela agir dans trois domaines :

·         Les données qui se trouvent au cœur du processus,

·         Les clients et les prospects qui sont au centre,

·         En développant la dimension immatérielle de l’offre. Plus elle est importante plus la valeur apportée par la transformation sera importante.

Elle va pour cela développer des API qui sont au cœur de son métier. C’est la base du développement du mouvement de plateformisation qui se traduit par l’apparition d’un véritable écosystème de « métayers » qui permettent de créer un univers numérique autour d’un acteur dominant.

Il faut aussi veiller à développer l’omnicanalité afin que le client ou le prospect puisse recourir à la plateforme de la manière qu’il souhaite au moment où il le souhaite.

Ce sont des mutations considérables pour les organisations traditionnelles. Avant de pouvoir les transformer il est nécessaire de poser un diagnostic sur son degré de maturité numérique. Il est pour cela nécessaire d’avoir une méthode d’évaluation. C’est le rôle du modèle DIMM, Digital Internet Maturity Model. 

Connais-toi toi-même !

Cette démarche va consister à positionner l’organisation en matière de numérique/digital par rapport aux autres. Est-elle en avance ou en retard ? Quelles sont ses marges de progrès ? Il faut ensuite être capable de définir le ou les domaines où va porter la transformation digitale : quels sont les produits, les services, les clients et les processus concernés ?

Sur cette base il va être possible de définir une stratégie permettant d’atteindre ces objectifs dans les délais les plus courts possibles.

Cette démarche revient à évaluer le positionnement de l’organisation par rapport à ses concurrents mais aussi des clients, ses partenaires et ses fournisseurs.

Mesurer le niveau de maturité numérique d’une entreprise à un instant donné 

Pour évaluer le degré de maturité d’une entreprise nous avons développé une démarche basée sur 6 leviers qui chacune comprend un certain nombre de groupements décomposés en indicateurs :

-        La stratégie,

-        L’organisation,

-        Le personnel,

-        L’offre,

-        La technologie et l’innovation,

-        L’environnement.

L’évaluation de chaque levier se fait à l’aide d’indicateurs qui sont évalués de 0 à 5. 0 correspond à « incomplet » et 5 si la situation est « optimale ». Au total nous avons défini 113 indicateurs pour les évaluer. Pour les administrations le nombre d’indicateurs est ramené à 92 et pour les PME à 60 pour plus de facilité de mise en œuvre.

 

   Niveau

Maturité

0

Incomplet

1

Initial

2

Opportuniste

3

Renouvelable

4

Maîtrisé

5

Optimal

 

Pour atteindre un niveau n de maturité les niveaux inférieurs doivent être atteints et de nouvelles exigences spécifiques au niveau n doivent être satisfaites.

 

Les six leviers se décomposent en 20 groupements et chacun comprenne entre 2 à 10 indicateurs.

 

Leviers

Groupements

Nombre d’indicateurs

Stratégie

 

 

 

Plan Stratégique

3

 

Veille

3

 

Excellence économique

7

 

 

Indicateurs de stratégie : 13

Organisation

 

 

 

Gouvernance

10

 

Management

5

 

Structures numériques

6

 

 

Indicateurs d’organisation : 21

Personnel

 

 

 

Formation

7

 

Intelligence collective

8

 

Expertise

6

 

 

Indicateurs du Personnel : 21

Offre

 

 

 

Innovation et conception

5

 

Commercial

6

 

Marketing

7

 

Expérience client

4

 

 

Indicateurs de l’Offre : 22

Technologie et Innovation

 

 

 

Architecture

8

 

Orientation client

8

 

Standards

3

 

Productivité

6

 

 

Indicateurs Technologie : 25

Environnement

 

 

 

Economique

6

 

Réglementaire

2

 

Lobbying

3

 

 

Indicateurs Environnement : 11

 

Une échelle d’évaluation et un exemple d’indicateur

 

On évalue chaque indicateur selon une échelle allant de 1 à 5. Par exemple pour évaluer l’indicateur relatif aux données dans le cloud (numéroté TIA5 pour Levier Technologie & Innovation, Groupement Architecture, Numéro 5), on a la description des niveaux suivants :

1.    « L’organisation utilise des offres basées sur le cloud pour la gestion d’une partie de ses données et permettre un décloisonnement en interne et davantage d’agilité vis-à-vis des clients avec une vision de bout en bout des transactions métiers en quasi temps-réel. Le besoin d’en connaître est respecté en matière d’habilitation des accès aux données. Un contrat est souscrit avec des dispositifs de sécurité prévus quel que soit le type de cloud choisi (public, privé, hybride). Les obligations juridiques (par exemple liées à la localisation des serveurs) sont respectées. Au niveau de la direction du système d’information (ou informatique), au moins 20 % des environnements de production sont dans le cloud.

2.    Pour l’utilisation du cloud, l’ensemble des questions d’ordre juridique et de conformité sont adressées. Les menaces inhérentes au cloud sont analysées avec des contre-mesures - notamment juridiques - mises en place.

3.    Les données hébergées dans le cloud se trouvent sur des serveurs basés sur le sol communautaire (ce qui permet de mieux les maîtriser par rapport à des questions de souveraineté vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Asie notamment). Les contrats sont clairement établis avec les tiers et les prestataires ainsi que les clauses en cas d’attaques ou d’actes malveillants affectant l’intégrité, la disponibilité, la confidentialité et l’imputabilité des données. Les prestataires proposant des offres cloud répondent aux normes de sécurité de type ISO (27001, 27017 et 27018). Au niveau de la direction du système d’information (ou informatique), au moins 50 % des environnements de production sont dans le cloud.

4.    Les actions en back office sont automatisées grâce au cloud (par exemple gestion des contrats). Au niveau de la direction

5.     du système d’information (ou informatique), au moins 75 % des environnements de production sont dans le cloud.

6.    Des prestations stratégiques en matière de cloud sont internalisées pour en conserver la maîtrise. L’organisation recourt également à des clouds publics afin de disposer de puissance de calcul, d’interagir avec un écosystème et d'absorber les pics de charge. »

 

Pour qu’une politique de cloud soit de niveau 4 elle doit satisfaire préalablement les niveaux 1, 2 et 3.

 

L’ensemble du modèle, ses leviers et indicateurs est librement utilisable pour tout diagnostic de maturité numérique. Il est décrit dans le livre Transformation digitale 2.0, de David Fayon et Michaël Tartar, Pearson, 2019.