par Bernard Laur
Il y a 20 ans le marché du Cloud était insignifiant. Amazon pour assurer dans de bonnes conditions son activité de distributeur s’était suréquipée en serveurs. Pour rentabiliser ses investissements elle a eu l’idée de vendre de la capacité de stockage. Le Cloud était né. Certaines entreprises audacieuses ont alors eu l’idée de mettre dans le Cloud certaines applications transactionnelles : vente de billets (d’avion, de train, de spectacles, … ), achats de logiciels, de matériels et de service, consultation de compte, logistique, … Aujourd’hui un grand nombre d’entreprises mettent une part croissante de leurs applications dans le Cloud. Certaines ont même mis tous leurs traitements informatiques sur le Cloud.
Ainsi, en quelques années, le Cloud est devenu un marché considérable estimé à 900 milliards de dollars en 2025 avec sur plusieurs années une croissance de l’ordre de 20 % par an. On estime qu’en 2030 il sera de 2.300 milliards de dollars ! Certains prévoient même un triplement de la taille du marché. Pour apprécier l’importance de ce montant on se rappellera que la dépense informatique mondiale, hors télécommunications et services, est estimée à 4.250 milliards de dollars en 2025.
Ce marché est dominé par les opérateurs américains notamment Amazon (AWS) avec une part de marché de 30 %, Microsoft de 20 % et Google de 13 %. A eux trois, les AMG représentent 63 % du marché mondial. La répartition géographique de ce marché montre que les USA représentent, à eux seul, 390 milliards de dollars soit 43 % du marché mondial et l’Asie, Chine comprise, 270 milliards de dollars soit un peu moins de 30 %. Quant à l’Europe avec 160 milliards de dollars elle ne représente que 17,4 % du total. Pour mémoire le marché français est de 6 milliards de dollars soit moins de 1 % du marché mondial !
Une croissance solide
Différents facteurs expliquent cette croissance rapide. Il y a d’abord le besoin de puissance massive de calcul. Ceci est en partie due à l’Intelligence Artificielle et notamment l’IA Générative. Mais il y a aussi la migration d’un nombre élevé d’applications des centres de traitement des entreprises vers le Cloud.
Dans les années à venir sa croissance sera portée par :
-
L’Intelligence
Artificielle (et pas seulement l’IA Générative),
-
L’Edge
computing à cause de la multiplication des objets connectés,
-
Le
cloud hybride et le muticloud pour renforcer la sécurité et maîtriser les
coûts,
-
…
De plus un certain nombre d’applications sectorielles vont se développer comme l’imagerie médicale, la génomique, les jumeaux numériques, la gestion des risques, l’optimisation de la consommation d’énergie, les smarts grids, … A tout cela s’ajoute le fait que ces évolutions se feront dans un contexte de digitalisation accélérée des entreprises.
Mais ces prévisions reposent sur un certain nombre d’hypothèses qui peuvent s’avérer trop optimistes et différents facteurs peuvent freiner la croissance du marché du Cloud :
·
La
réalité de l’explosion de l’IA et de ses gigantesques besoins peuvent s’avérer
moins importante qu’on le présume. La bulle de l’IA peut éclater ou un nouvel
« hiver » de l’IA se produire.
·
Le
principal frein concerne la disponibilité d’une énergie électrique
« pilotable et décarbonée ». Pilotable car on peut l’activer et la
moduler à la demande. Décarbonée car émettant peu de CO2. Ce qui limite les
sources au nucléaire, à l’hydroélectrique et au géothermique. Des contraintes
pratiques peuvent par ailleurs se produire comme une pénurie d’électricité ou
son coût excessif, un réseau de distribution électrique inadapté, incapable de
fournir la puissance nécessaire, l’indisponibilité d’énergie décarbonée, …
·
De
même pour créer de nouveaux centres il est nécessaire de disposer des surfaces importantes situées près des réseaux de fibre
et des réseaux électriques. La contrainte du foncier risque de peser lourd,
combinée à des réactions défavorables des populations alentour.
·
Les
délais pour obtenir toutes les autorisations nécessaires peuvent ralentir les
opérations. Il faut ensuite réaliserles
travaux, installer les équipements et enfin connecter le centre aux réseaux. Il
faut compter pour ce faire un délai compris entre 3 et 6 ans. Il est donc
nécessaire d’anticiper ces opérations.
·
Pour
faire fonctionner ces centres il est indispensable de disposer d’un personnel
qualifié en nombre suffisant. Or on manque déjà de candidats. On estime que
dans le monde on recherche pour ces fonctions 1,6 million de personnes or il
n’y a que 500.000 professionnels ayant les compétences nécessaires. De plus, on
pense que ce déficit de compétences risque de s’aggraver dans les années à
venir.
·
Chaque
data center représente en moyenne un investissement de l’ordre d’un milliard de
dollars. Ce sont donc des investissements considérables. On estime que dans les
années à venir entre 700 et 1.000 milliards de dollars par an devront être
investis pour construire tous ces centres. Il est donc nécessaire de trouver
les financements indispensables. Or les gestionnaires de fonds d’investissement
(assurances, caisses de retraites, banques, capital risque, …) sont
généralement prudents et hésitent à s’engager dans des opérations qui leur
semblent trop risquées.
·
A
cela s’ajoutent les risques habituels comme l’instabilité politique de certains
pays, une fiscalité excessive, les règlementations inadaptées ainsi que des
contraintes juridiques (RGPD, DMA, DSA, IA Act, Cloud Act, objectifs de souveraineté,
…) et des problèmes de cybersécurité et de confidentialité.
Dans ces conditions il est nécessaire d’être attentifs aux politiques suivies par les leaders du marché du Cloud que sont Amazon, Microsoft et Google mais aussi des challengers européens ou chinois. Ces différents intervenants ont des points forts et des points faibles qu’il est nécessaire de connaître. Les modèles économiques sont différents et cela a des conséquences importantes sur l’évolution des prestations offertes, sur le niveau de sécurité et sur les coûts.
Les évolutions prévisibles des différents intervenants sur le marché du Cloud
L’analyse montre que les positions des trois leaders sont solides. Cependant certains ont des fragilités potentielles comme Google qui tire l’essentiel de ses revenus de la publicité sur Internet. L’autre inconnue importante est le temps qui sera nécessaire pour arriver à solvabiliser les services de l’IA Générative actuellement fournies gratuitement. Sous ces réserves leurs positions sont solides et il est très probable qu’ils garderont leur leadership et probablement leurs parts de marché pendant les années à venir.
La Chine a trois leaders : Alibaba, Huawei et Tencent. Le marché intérieur chinois est gigantesque et de plus il est solidement protégé. Les firmes occidentales n’ont aucune possibilité de s’implanter. Les chinois visent les marchés asiatiques, du Moyen Orient et d’Afrique. La menace potentielle sur les positions des hyperscalers américains est assez faible.
Quant aux européens (OVH, Ionos, Deutch Telecom, …) ce sont des opérateurs de petite taille qui jusqu’alors ont relativement peu investi pour bâtir des infrastructures de Cloud. De plus ils s’adressent à des marchés fragmentés. Il existe pourtant des opportunités comme celle d’échapper aux lois américaines d’extra-territorialité comme le Patriot Act et le Cloud Act. Mais le désir de « souveraineté numérique » ne s’est jusqu’alors que peu traduit par un changement de fournisseur de Cloud. Dans ces conditions l’Europe, dont la France, risque de voir passer les trains.
La France a pourtant une opportunité majeure et unique en Europe car elle dispose d’importants excédents d’électricité nucléaire décarbonée quelle peut proposer à des prix compétitifs. Une opportunité qui risque d’être compromise par les orientations du PPE3 (Programmation Pluri-annuelle de l’Energie 3) en cours de validation qui promeut les énergies alternatives (éolien, solaire) non privilégiée par les fournisseurs de cloud car non permanentes induisant par ailleurs une hausse potentielle des prix.
Ce
texte est un résumé de la conférence faite par Bernard Laur au Club de la
Gouvernance des Systèmes d’Information le Mercredi 7 Janvier 2026 sur le thème
« Amazon, Microsoft et Google (les
AMG) face à la Chine sur le marché mondial du Cloud ». Elle a permis de faire
le point sur ce sujet et de répondre à quelques questions clés comme :
-
Quels
sont les facteurs de développement du Cloud ?
-
Est-ce
qu’une croissance de 20 % à 25 % est soutenable sur une moyenne période ?
-
Quel
est le rôle de l’Intelligence Artificielle dans le développement de ce
marché ?
-
Est-ce
qu’il existe des freins à cette expansions et vont-ils changer la donne ?
Vont-ils invalider les prévisions ?
-
Comment
seront financés les énormes besoins d’investissement dans le Cloud et en
particulier le développement de l’IA ?
-
Est-ce
que des progrès et des innovations vont limiter l’effet de ces freins ?
-
Les
modèles économiques des leaders du cloud vont-ils se
maintenir (l’e-commerce pour AWS, les services pour Microsoft, le web et
la publicité pour Google) ?
-
Le
poids des trois leaders américains peut être remis en cause par des acteurs
chinois ou européens ?
-
….
Slide
1.
Cloud : un marché en
hyper croissance 4
2.
Projections 2020 :
un futur incertain dû à l’IA 7
3.
Les moteurs de la
croissance 8
4.
Les freins majeurs 9
5.
Les besoins
d’investissement en IA 20
6.
Les modèles économiques
des hypersacalers 21
7.
La monétarisation pour l’Intelligence
Artificielle sur le Cloud 23
8.
Géopolitique du Cloud 25
9.
Les implications pour la
France 26
10. En
conclusion 28
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