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vendredi 16 janvier 2026

Le marché mondial du Cloud : Amazon, Microsoft et Google (les AMG) face à la Chine

 par Bernard Laur

Il y a 20 ans le marché du Cloud était insignifiant. Amazon pour assurer dans de bonnes conditions son activité de distributeur s’était suréquipée en serveurs. Pour rentabiliser ses investissements elle a eu l’idée de vendre de la capacité de stockage. Le Cloud était né. Certaines entreprises audacieuses ont alors eu l’idée de mettre dans le Cloud certaines applications transactionnelles : vente de billets (d’avion, de train, de spectacles, … ), achats de logiciels, de matériels et de service, consultation de compte, logistique, … Aujourd’hui un grand nombre d’entreprises mettent une part croissante de leurs applications dans le Cloud. Certaines ont même mis tous leurs traitements informatiques sur le Cloud.

Ainsi, en quelques années, le Cloud est devenu un marché considérable estimé à 900 milliards de dollars en 2025 avec sur plusieurs années une croissance de l’ordre de 20 % par an. On estime qu’en 2030 il sera de 2.300 milliards de dollars ! Certains prévoient même un triplement de la taille du marché. Pour apprécier l’importance de ce montant on se rappellera que la dépense informatique mondiale, hors télécommunications et services, est estimée à 4.250 milliards de dollars en 2025.

Ce marché est dominé par les opérateurs américains notamment Amazon (AWS) avec une part de marché de 30 %, Microsoft de 20 % et Google de 13 %. A eux trois, les AMG représentent 63 % du marché mondial. La répartition géographique de ce marché montre que les USA représentent, à eux seul, 390 milliards de dollars soit 43 % du marché mondial et l’Asie, Chine comprise, 270 milliards de dollars soit un peu moins de 30 %. Quant à l’Europe avec 160 milliards de dollars elle ne représente que 17,4 % du total. Pour mémoire le marché français est de 6 milliards de dollars soit moins de 1 % du marché mondial !

Une croissance solide

Différents facteurs expliquent cette croissance rapide. Il y a d’abord le besoin de puissance massive de calcul. Ceci est en partie due à l’Intelligence Artificielle et notamment l’IA Générative. Mais il y a aussi la migration d’un nombre élevé d’applications des centres de traitement des entreprises vers le Cloud.

Dans les années à venir sa croissance sera portée par :

-        L’Intelligence Artificielle (et pas seulement l’IA Générative),

-        L’Edge computing à cause de la multiplication des objets connectés,

-        Le cloud hybride et le muticloud pour renforcer la sécurité et maîtriser les coûts,

-         

De plus un certain nombre d’applications sectorielles vont se développer comme l’imagerie médicale, la génomique, les jumeaux numériques, la gestion des risques, l’optimisation de la consommation d’énergie, les smarts grids, … A tout cela s’ajoute le fait que ces évolutions se feront dans un contexte de digitalisation accélérée des entreprises.

 Pour faire face à ces nouveaux besoins on va assister à une forte croissance du nombre des centres de traitement. On estime qu’actuellement il y en a 12.000 dans le monde dont 6.100 publics et parmi ceux-ci il y a de l’ordre de 1.100 à 1.300 centres hyperscales (ce sont des plateformes avec plus de 500.000 serveurs). Il n’y en a actuellement que deux en France pour 322 datacenters cloud au total. Or, on estime que leur nombre va doubler dans les cinq prochaines années.  

 Les facteurs de freinage possibles

Mais ces prévisions reposent sur un certain nombre d’hypothèses qui peuvent s’avérer trop optimistes et différents facteurs peuvent freiner la croissance du marché du Cloud :

·         La réalité de l’explosion de l’IA et de ses gigantesques besoins peuvent s’avérer moins importante qu’on le présume. La bulle de l’IA peut éclater ou un nouvel « hiver » de l’IA se produire.

·         Le principal frein concerne la disponibilité d’une énergie électrique « pilotable et décarbonée ». Pilotable car on peut l’activer et la moduler à la demande. Décarbonée car émettant peu de CO2. Ce qui limite les sources au nucléaire, à l’hydroélectrique et au géothermique. Des contraintes pratiques peuvent par ailleurs se produire comme une pénurie d’électricité ou son coût excessif, un réseau de distribution électrique inadapté, incapable de fournir la puissance nécessaire, l’indisponibilité d’énergie décarbonée, …

·         De même pour créer de nouveaux centres il est nécessaire de disposer des surfaces  importantes situées près des réseaux de fibre et des réseaux électriques. La contrainte du foncier risque de peser lourd, combinée à des réactions défavorables des populations alentour.

·         Les délais pour obtenir toutes les autorisations nécessaires peuvent ralentir les opérations.  Il faut ensuite réaliserles travaux, installer les équipements et enfin connecter le centre aux réseaux. Il faut compter pour ce faire un délai compris entre 3 et 6 ans. Il est donc nécessaire d’anticiper ces opérations.

·         Pour faire fonctionner ces centres il est indispensable de disposer d’un personnel qualifié en nombre suffisant. Or on manque déjà de candidats. On estime que dans le monde on recherche pour ces fonctions 1,6 million de personnes or il n’y a que 500.000 professionnels ayant les compétences nécessaires. De plus, on pense que ce déficit de compétences risque de s’aggraver dans les années à venir.

·         Chaque data center représente en moyenne un investissement de l’ordre d’un milliard de dollars. Ce sont donc des investissements considérables. On estime que dans les années à venir entre 700 et 1.000 milliards de dollars par an devront être investis pour construire tous ces centres. Il est donc nécessaire de trouver les financements indispensables. Or les gestionnaires de fonds d’investissement (assurances, caisses de retraites, banques, capital risque, …) sont généralement prudents et hésitent à s’engager dans des opérations qui leur semblent trop risquées.

·         A cela s’ajoutent les risques habituels comme l’instabilité politique de certains pays, une fiscalité excessive, les règlementations inadaptées ainsi que des contraintes juridiques (RGPD, DMA, DSA, IA Act, Cloud Act, objectifs de souveraineté, …) et des problèmes de cybersécurité et de confidentialité.

Dans ces conditions il est nécessaire d’être attentifs aux politiques suivies par les leaders du marché du Cloud que sont Amazon, Microsoft et Google mais aussi des challengers européens ou chinois. Ces différents intervenants ont des points forts et des points faibles qu’il est nécessaire de connaître. Les modèles économiques sont différents et cela a des conséquences importantes sur l’évolution des prestations offertes, sur le niveau de sécurité et sur les coûts.

Les évolutions prévisibles des différents intervenants sur le marché du Cloud

L’analyse montre que les positions des trois leaders sont solides. Cependant certains ont des fragilités potentielles comme Google qui tire l’essentiel de ses revenus de la publicité sur Internet. L’autre inconnue importante est le temps qui sera nécessaire pour arriver à solvabiliser les services de l’IA Générative actuellement fournies gratuitement. Sous ces réserves leurs positions sont solides et il est très probable qu’ils garderont leur leadership et probablement leurs parts de marché pendant les années à venir.

La Chine a trois leaders : Alibaba, Huawei et Tencent. Le marché intérieur chinois est gigantesque et de plus il est solidement protégé. Les firmes occidentales n’ont aucune possibilité de s’implanter. Les chinois visent les marchés asiatiques, du Moyen Orient et d’Afrique. La menace potentielle sur les positions des hyperscalers américains est assez faible.

Quant aux européens (OVH, Ionos, Deutch Telecom, …) ce sont des opérateurs de petite taille qui jusqu’alors ont relativement peu investi pour bâtir des infrastructures de Cloud. De plus ils s’adressent à des marchés fragmentés. Il existe pourtant des opportunités comme celle d’échapper aux lois américaines d’extra-territorialité comme le Patriot Act et le Cloud Act. Mais le désir de « souveraineté numérique » ne s’est jusqu’alors que peu traduit par un changement de fournisseur de Cloud. Dans ces conditions l’Europe, dont la France, risque de voir passer les trains.

La France a pourtant une opportunité majeure et unique en Europe car elle dispose d’importants excédents d’électricité nucléaire décarbonée quelle peut proposer à des prix compétitifs. Une opportunité qui risque d’être compromise  par les orientations du PPE3 (Programmation Pluri-annuelle de l’Energie 3) en cours de validation qui promeut les énergies alternatives  (éolien, solaire) non privilégiée par les fournisseurs de cloud car non permanentes induisant par ailleurs une hausse potentielle des prix.

 

Ce texte est un résumé de la conférence faite par Bernard Laur au Club de la Gouvernance des Systèmes d’Information le Mercredi 7 Janvier 2026 sur le thème « Amazon, Microsoft et Google (les AMG) face à la Chine sur le marché mondial du Cloud ». Elle a permis de faire le point sur ce sujet et de répondre à quelques questions clés comme :

-        Quels sont les facteurs de développement du Cloud ?

-        Est-ce qu’une croissance de 20 % à 25 % est soutenable sur une moyenne période ?

-        Quel est le rôle de l’Intelligence Artificielle dans le développement de ce marché ?

-        Est-ce qu’il existe des freins à cette expansions et vont-ils changer la donne ? Vont-ils invalider les prévisions ?

-        Comment seront financés les énormes besoins d’investissement dans le Cloud et en particulier le développement de l’IA ?

-        Est-ce que des progrès et des innovations vont limiter l’effet de ces freins ?

-        Les modèles économiques des leaders du cloud vont-ils se maintenir (l’e-commerce pour AWS, les services pour Microsoft, le web et la publicité pour Google) ?

-        Le poids des trois leaders américains peut être remis en cause par des acteurs chinois ou européens ?

-        ….

 Lire ci-dessous le support de la présentation de l’exposé de Bernard Laur :

 Slide

1.      Cloud : un marché en hyper croissance                                                  4

2.      Projections 2020 : un futur incertain dû à l’IA                                       7

3.      Les moteurs de la croissance                                                                   8

4.      Les freins majeurs                                                                                   9

5.      Les besoins d’investissement en IA                                                       20

6.      Les modèles économiques des hypersacalers                                         21

7.      La monétarisation pour l’Intelligence Artificielle sur le Cloud             23

8.      Géopolitique du Cloud                                                                           25

9.      Les implications pour la France                                                              26

10.  En conclusion                                                                                          28

 


  

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jeudi 15 janvier 2026

La menace d’un krach de l’Intelligence Artificielle

 par Claude Salzman

 En septembre 2025 deux articles parus dans The Economist [1] ont sérieusement inquiété le monde de la Bourse, les investisseurs et les professionnels de l’informatique. Ils annonçaient un krach financier imminent à hauteur de 3.000 milliards de dollars dans le secteur de l’Intelligence Artificielle. The Economist a pourtant la réputation d’être un hebdomadaire sérieux qui fait référence en matière d’économie et de finance. Cependant il n’hésite pas à annoncer un krach analogue à la crise des « subprimes » de 2008-2009 avec sa kirielle de faillites ! Sommes-nous réellement au bord du gouffre ?

 Ces deux articles ont été repris dans toutes la presse mondiale, chacun rajoutant des commentaires de plus en plus angoissés comme si la crise était effectivement déjà là. Tous citent en référence la crise de 2001-2002 appelée Bulle de l’Internet mais c’est en fait une crise des opérateurs téléphoniques conséquence d’une déréglementation mal maîtrisée qui s’est traduite par des faillites en séries. Cette situation était due à des pertes massives qui ont été les conséquences de politiques aventuristes d’achat de concurrents à des prix déraisonnables comme l’avaient fait Vivendi ou France Télécom ou à des fraudes comptables comme l’ont fait aux USA des compagnies comme Enron ou Worldcom (https://fr.wikipedia.org/wiki/Krach_boursier_de_2001-2002).

 Dans le cas du marché de l’Intelligence Artificielle et notamment de l’IA Générative il n’y a rien qui ressemble à la crise de 2001-2002. Il est vrai qu’il y a eu entre 1995 et 2000 une folle spéculation sur des nouveaux sites Web. Les investisseurs se sont précipités, les cours de ses entreprises sans chiffre d’affaires ont flambées et elles ont aussi rapidement disparus qu’elles étaient apparues. Rappelez-vous : Netscape, Boo.com, Géocites, govWorks, … (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_Internet). Rien de tel dans le boom actuel de l’IA Générative. Les cours en Bourse de quelques entreprises américaines sont élevés et inquiètent un certain nombre d’opérateurs (ou plutôt de spéculateurs). Ils auraient acheté trop cher les actions de ces entreprises et aimeraient bien s’en débarrasser. Mais ce sont aujourd’hui de vraies entreprises, ayant une réelle activité et des résultats positifs, voire très positifs.

 Que sont les bulles ? Qu’est-ce qu’un krach ?

 Mais les 3.000 milliards de dollars de pertes potentielles estimé par The Economist ne sont pas dues à une éventuelle dépréciation de ces actions mais aux montants des investissements qui seront effectués entre 2025 et 2028 pour construire tous les data centers permettant de faire face à la demande d’IA Générative. Leur montant est estimé par la banque Morgan Stanley à une dépense moyenne de 750 milliards par an. Ce chiffre peut sembler très élevé mais possibles. Il était de 130 milliards de dollars en 2024 et on estime qu’il a été en 2025 de 400 milliards de dollars ! Un triplement en seulement deux ans ! Ce type de bond ne peut qu’inquiéter les boursiers qui ont l’habitude de dire que « les arbres n’atteignent jamais le ciel ». Mais quelle est la réalité de ces prévisions d’investissements futurs ?

 Histoire des bulles, des crises et des krachs

 Il est vrai qu’il y a eu dans le passé de nombreux phénomènes de bulles spéculatives suivies d’effondrements boursiers. Ce sont les fameux krachs. Le plus célèbre est la Crise de 1929 qui s’est traduit par la faillite de nombreuses banques. C’est une des causes de la prise du pouvoir des nazis en Allemagne et ainsi de la 2ème Guerre Mondiale.

 Mais le plus ancien krach est celui des Tulipes en 1636-1637 aux Pays-Bas, appelée la Tulipomania. Un bulbe de tulipe a alors atteint le prix extravagant de 4.300 florins soit le prix de 430 moutons gras. Mais quelques jours plus tard on s’est rendu compte de l’absurdité de ce cours et ils se sont effondrés en ruinant de nombreux spéculateurs (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tulipomanie).

 Il y eu de nombreuses crises et de nombreux krachs depuis trois siècles et les continuent de se produire. Ils sont inhérents au mécanisme des Bourses. Un faux bruit court, les spéculateurs se précipitent, les cours flambent et, tout ou tard, ils finissent par s’effondrer. Wikipédia en a effectué un recensement de toutes ces crises et de ces krachs (https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_crises_mon%C3%A9taires_et_financi%C3%A8res). Ils sont nombreux : ainsi de 1971 à 2021, en 50 ans, il y a eu 40 crises. Quasiment une crise par an !

 Ces crises peuvent des crises boursières qui sont toujours spectaculaires mais les plus dangereuses sont les crises bancaires et les plus graves sont les crises monétaires et fiscales : rappelez-vous la crise des finances publiques grecques [2] suivie par la crise de l’euro.

 Selon The Economist la bulle de l’Intelligence Artificielle serait une bulle majeure comme ce fut le cas qu’a connu la Grande-Bretagne connu au milieu du 19ème siècle avec le boom des chemins de fer. Entre 1844 et 1846 10.000 kilomètres de rail ont été posés soit la moitié du réseau actuel. Des centaines de compagnies de chemin de fer ont été créé financées et elles ont été largement financés par les banques. En quelques mois le prix des actions a doublé. Mais, subitement les taux d’intérêt sont passés de 3 à 5 %. Cela a entraîné une chute brutale du cours des actions qui s’est traduite par une série de faillites de compagnies de chemin de fer qui a leur tour ont fait sauter un grand nombre de banques.

 Dans ces conditions est-ce que la croissance de l’IA Générative est une bulle ?

 Dans le cas présent l’éclatement de la bulle serait dû à l’importance des investissements en centre de traitement des opérateurs d’Intelligence Artificielle. Or ces montants sont financés pour l’essentiel par des emprunts. Ce sont bien entendu OpenAI, Anthropic, … Mais aussi Microsoft, Google, Amazon, … Or, en face de ces dépenses les chiffre d’affaires de l’IA Générative sont actuellement bien faibles. On estime que l’ensemble des opérateurs d'IA Générative n’ont réalisé en 2025 qu’un chiffre d’affaires de 50 milliards de dollars. Ce n’est pas suffisant pour dégager des bénéfices et donc dégager une rentabilité de ces investissements [3]

 En fait le montant des investissements nécessaires pour créer des centres de traitement est déterminé par le nombre de requêtes qu’ils doivent traiter à un instant donné. Or, ce volume dépend de différents facteurs dont le nombre de personnes recourant à l’IA Générative, le nombre de requêtes qu’elles effectuent par jour et, bien sûr, la complexité de ces prompts. Pour définir le nombre et la taille de ces data center il est aussi nécessaire de tenir compte de la charge machine nécessaire par inférence et aussi de la puissance des GPU installés. Le calcul n’est pas facile. Cependant, il semble qu’actuellement celle-ci double tous les ans ? Mais est-ce que cela va continuer dans les années à venir ?

 Dans ces conditions on risque une sur ou une sous-estimation. Dans un cas cela se traduit par une majoration des coûts et des risques de pertes et dans l’autre une dégradation des performances et le mécontentement des clients. En fait, la principale menace de bulle est dû au fait qu’un certain nombre d’entreprises du secteur de l’Intelligence Artificielle sont manifestement surcotées comme c’est le cas de Nvidia. Elle représente une capitalisation de 4.300 milliards de dollars pour une chiffre d’affaires de 130 milliards de dollars soit 33 fois ce montant. Ce ratio est déjà très étonnant car il est généralement compris entre 1 et 3 ! Une entreprise vaut donc entre 1 et 3 ans de chiffre d’affaires, pas 33 ans. Cette côte s’explique en grande partie par la marge nette incroyable que réalise l’entreprise : elle est égale à 56 % de son chiffre d’affaires. Plus étonnant encore, Nvidia a un PER [4] de 50. Or, on le sait, le PER, ou Price Earning Ratio, est l’indicateur permettant de diagnostiquer un cours boursier excessif. Normalement les PER en Europe sont compris entre 14 et 18. Aux USA ils sont compris entre 15 et 30. A 50 et au-delà on est dans une zone risquée.

 Dans ces conditions ceux qui achètent actuellement des actions de Nvidia sont donc bien optimistes car un tel ratio ne peut pas tenir sur le long terme même avec une croissance du chiffre d’affaires de l’ordre de 60 % par an. Mais un krach de Nvidia ne veut pas pour autant dire un effondrement de l’ensemble du secteur de l'Intelligence Artificielle et a fortiori de l’ensemble de la Bourse.

 Evaluer la probabilité de krach

 Pour apprécier le risque d’un krach il faut évaluer les différentes entreprises du secteur et notamment les plus grandes. D’abord il faut savoir que les deux principaux acteurs du marché de l’IA Générative : OpenIA [5] et Anthropic ne peuvent pas provoquer un krach boursier pour la bonne et simple raison qu’elles ne sont pas côté en Bourse. Il est vrai qu’à force d’accumuler des pertes elles peuvent faire faillite. Cela va alors déstabiliser leurs actionnaires et leurs prêteurs. Ils devront faire des provisions massives dans leurs comptes et il est probable qu’elles ne verseront pas de dividendes pendant plusieurs années. Dans ces conditions un krach boursier est peu probable.

 Quant aux entreprises cotées en Bourse comme Microsoft, Amazon (AWS) et Google (Alphabet) il est possible qu’ils soient un jour gravement en perte et que la valeur de leurs actions s’effondrent en Bourse mais toutes les 3 sont de grandes entreprises agissant déjà sur deux marchés distincts. Ce sont les plus importants opérateurs en IA Génératives mais ce sont aussi les leaders du marché du Cloud qui représentent un chiffre d’affaires de 900 milliards de dollars en croissance de 20 % par an. A eux trois ils représentent 63 % du marché du Cloud. De plus ces entreprises aussi ont d’autres activités. Ainsi Amazon est le leader mondial du commerce électronique, Google est le leader de la publicité sur Internet et Microsoft est l’éditeur leader des logiciels. De plus ces trois entreprises ont des marges nettes exceptionnelles : 36 % du chiffre d’affaires pour Microsoft, 34 % pour Google et de 12 % pour Amazon (On notera que ses bénéfices sont pour l’essentiel réalisés grâce au Cloud. On se rappellera que les marges de la distribution sont faibles voire nulles mais que les volumes sont considérables. Amazon c’est 7 fois le chiffre d’affaires de Carrefour).

 Ces entreprises ont des PER de l’ordre de 30. C’est élevé mais ils restent raisonnables compte tenu de leur rentabilité exceptionnelle et de la croissance régulière de leur chiffre d’affaires. Dans ces contions un krach est peu probable. Par contre des ajustements des cours en Bourse sont forts probables comme c’est déjà le cas pour Nvidia dont le titre a baissé depuis son maximum de début Novembre 2025.

 

Ce texte est un résumé de la conférence faite par Claude Salzman au Club de la Gouvernance des Systèmes d’Information le Mercredi 17 Décembre 2025 sur le thème « La menace d’un krach de l’Intelligence Artificielle ». Elle a permis de faire le point sur ce sujet et de répondre à quelques questions clés comme :

-        D’où vient le bruit persistant d’un krach de l’IA Générative ?

-        Qu’est-ce qu’une bulle ? Qu’est-ce qu’un krach ?

-        Quels sont les krachs historiques et quels sont leurs causes ?

-        Quels est l’importance des investissements dans les centres de traitement quel sont les facteurs expliquant la demande d’augmentation de puissance ?

-        Est-ce que la puissance de ces millions de GPU sera suffisante ?

-        Quels sont les causes des crises boursières ?

-        Qu’est ce que le PER et quel est son rôle ?

-        Comment apprécier la solidité des principaux opérateurs : Microsoft, Google, Amazon et Nvidia ? Et OpenAI ?

-        ….

 Lire ci-dessous le support de la présentation de l’exposé de Claude Salzman :

 Slide

1.      L’art de semer la panique                                                                         4

2.      Qu’est-ce qu’une bulle ? Qu’est-ce qu’un krach ?                                   6

3.      La bulle de la tulipomania et le krach des chemins de fer anglais           9

4.      L’importance des investissements en data center                                   13

5.      Prévoir la demande d’inférence :                                                            14

6.      Comment va évoluer la demande d’inférences ?                                    15

7.      Et si la charge machine par inférence diminuait ?                                  16

8.      Et si les performances des GPU doublaient tous les ans ?                     17

9.      Les causes des crises boursières                                                             20

10.  Evaluation des actions : rôle des PER                                                    22

11.  Evaluation des risques d’une chute de Microsoft, Google, Amazon     24

12.  Le cas de Nvidia                                                                                     31

13.  Que penser                                                                                              35

14.   Et OpenAI ?                                                                                           38

15.  Conclusion                                                                                              40

 



[1] - Les deux articles publiés dans l'Economist des 7 et 11 septembre 2025.

 https://www.economist.com/leaders/2025/09/11/what-if-the-3trn-ai-investment-boom-goes-wrong?giftId=d9f86bb7-b999-4095-b0c5-2514baed8a6c&utm_campaign=gifted_article

 https://www.economist.com/finance-and-economics/2025/09/07/what-if-the-ai-stockmarket-blows-up?giftId=06da7d26-3251-44cb-a2ce-f02d72e6c2b8&utm_campaign=gifted_article

 [2] - Les gouvernements grecs successifs avaient éhontément truqués le montant des déficits publiques avec l’appuis des grandes banques mondiales.

[3] - Doux euphémisme ! Ce sont en fait des pertes massives. Mais ces différents opérateurs espèrent à terme des gains considérables qui effaceront ces pertes.

[4] - PER : Price Earning Ratio. C’est le rapport entre le montant de la capitalisation boursière et le résultat net de l’entreprise ou le rapport entre le cours en Bourse d’une action et le montant du bénéfice net par action.

[5] - OpenAI n’est pas une entreprise commerciale mais est composé d'une organisation à but non lucratif, OpenAI Foundation, et d'une filiale à but lucratif, OpenAI Group PBC. 


vendredi 5 décembre 2025

A la recherche de la Gouvernance des Systèmes d'Information perdue

Un jours de mai 2008 trois messieurs ayant chacun une longue expérience de l'informatique et des problèmes qu'elle pose déjeunaient ensemble. Il s'agit d'Almiro de Oliveira, Christophe Legrenzi et Claude Salzman. Ils constataient d'un commun accord qu'une grande partie des difficultés que les entreprises et les administrations rencontrent en informatique étaient due à une vision trop parcellaire et à une gouvernance faible. 

En effet on s'intéressait surtout aux fonctionnement de l'informatique : gestion des centres de traitement, télécommunication, sécurité (cybersécurité), gestion des projets et de la maintenance, ... Dans ces conditions la gouvernance concerne l'application des bonnes pratiques que la DSI doit mettre en oeuvre. C'est la gouvernance de l'IT (Information Technology). Mais cet approche atteint assez vite ses limites car elle ignore les utilisateurs, les grands processus, le management et la direction de l'entreprise. En gros c'est le Système d'Information (SI). Pour être efficace il est donc nécessaire d'avoir une vision large couvrant l'ensemble du système d'information de l'entreprise ou de l'administration. C'est la gouvernance des systèmes d'information.

Nous avons donc décidé de rédiger ensemble le Manifeste de la Gouvernance des Systèmes d'information, ci-dessous, et de créer un Club Européen de la Gouvernance des Système d'Information. Le Manifeste date d'Octobre 2008 et en le relisant 17 ans plus tard je trouve qu'il reste, hélas, toujours d'actualité. Les péripéties du Ministère de l'Intérieur, ci-dessous, l'illustre parfaitement.

                                                                                            Claude Salzman


MANIFESTE POUR LA GOUVERNANCE DES SYSTEMES D'INFORMATION


1. Dans une économie quaternaire dominée par le secteur de l'information et de la connaissance (Bell, Machlup, Porat et d'autres), le management de l'information émerge comme un nouveau facteur de distinction et de différentiation, source d'avantages compétitifs tant pour les entreprises que les organisations publiques, dans un contexte de globalisation accélérée.

Dans une économie post-industrielle, le 4ème facteur de production est le secteur de l'information. Alors que dans la société industrielle, les coûts de revient comprenaient essentiellement les équipements, le travail et d'autres coûts liés au capital, les coûts des systèmes d'informations doivent y être ajoutés de manière explicite. 

Ainsi, la connaissance des coûts et de la valeur de l'information permet de prendre en compte la variété des problématiques de management de l'information et concourt aux Bonnes Pratiques de la Gouvernance des Systèmes d'Information. 

2. Au même moment, les organisations profitable et non-profitables deviennent de plus en plus des Organisations Basées sur l'Information (OBI), cela signifie qu'elles reçoivent, produisent, stockent, consomment et utilisent de plus en plus d'informations comme un constituant de base, assimilable à une matière première, des processus de production et de gestion des activités. 

3. Les organisations doivent faire face à de nouveaux problèmes : l'information émerge comme une ressource économique et mesurable, et le manque (l'absence) de solution adaptée fournie par les modèles traditionnels des organisations pour assurer le contrôle et le pilotage de l'information. 

4. Cependant, il est possible de trouver et déterminer des solutions pertinentes permettant d'aligner le management et le contrôle de l'information (comprenant toutes les ressources consommées tout au long de la chaîne économique pendant les opérations de la production, du stockage et de la distribution) avec l'organisation et ses processus, qui doivent être cohérentes et alignées avec l'émergence de la principale ressource de nos jours, l'information. 

5. Ainsi il est inévitable de définir, de créer et d'intégrer dans les architectures traditionnelles des organisations une nouvelle fonction adaptée à la nouvelle manière de faire des affaires.

Cette nouvelle fonction doit prendre en charge :

- Le management de l'information ;

- Le management des technologies de l'information ;

- Les problèmes liés à l'efficacité des processus de décision et de l'efficacité des affaires ;

- Les autres ressources combinées dans le processus de l'information.

6. Cela veut dire que tous les problèmes liés aux informations, et toutes les ressources utilisées (combinées de façon à produire, à stocker et rendre disponible les informations nécessaires pour prendre les décisions aux différents niveaux du management des organisations profitables et non-profitables ) doivent être :

- Planifié ;

- Organisé ;

- Piloté ;

- Coordonné ;

- Contrôlé :

grâce à une nouvelle fonction (le management des systèmes d'information) appliquant les règles de la gouvernance. 

7. On observe que les différents postes de travail consomment de plus en plus d'informations. Le contenu des postes de travail évolue et la part de la gestion de l'information est sans cesse croissante. Il est possible de mesurer le Taux de Participation du Système d'Information (TPSI ou en anglais Information System Participation rate (ISPr)). C'est un indicateur permettant d'évaluer le degré de maturité du contenu des postes de travail.

8. On constate que ceci se traduit par une augmentation significative du poids économique des systèmes d'information. Ils représentent une partie significative de la valeur ajoutée créée par les entreprises et les administrations. En moyenne, ils représentent 15 à 20 % du chiffre d'affaires des entreprises, soit environ  50 % de la valeur ajoutée générée par les entreprises. Mondialement, cela représente un montant de l'ordre de 20.000 à 25.000 milliards de dollars.

Le développement des systèmes d'information permet d'augmenter la valeur ajoutée créée et donc le PIB. C'est le sens de la déclaration de Lisbonne en 2000 qui prévoyais de développer "l'économie de la connaissance" qui est une partie des systèmes d'information. L'investissement dans les systèmes d'informations est un moteur clé de la croissance économique.

La maîtrise des systèmes d'informations passe par la maîtrise des processus. Il est pour cela recommandé de mettre en place dans les entreprises et les administrations des responsables de systèmes d'informations chargés de les piloter et de les développer.

9. Finalement, nous devons avoir pour objectif d'analyser, de débattre, et de concevoir la GSI, Gouvernance des Systèmes d'Information en anglais c'est l'ISG (Information Systems Governance). Elle a pour but de définir quels sont les principaux objectifs, les fonctions et les tâches pour alimenter la nouvelle fonction du management de l'information. Nous devons étudier et proposer de nouvelles solutions, pour positionner cette nouvelle fonction dans l'architecture des modèles d'organisation et notamment de mettre en place des tableaux de bord des systèmes d'information.

10. Plan d'action du Manifeste. 

I. Pour le management supérieur et les directeurs généraux

Les Systèmes d'information et le Management de l'Information sont critiques pour le niveau d'activité des organisations et même pour leur survie.

Les Systèmes d'Information et le management de l'information sont critiques pour la réussite des organisations et leur développement.

L'information est une des ressources stratégiques les plus importantes de l'entreprise car elle permet de produire plus de valeur.

La gouvernance des systèmes d'information doit prendre en compte l'analyse des processus, la rédaction des procédures et la démarche à suivre et la nouvelle manière d'effectuer les travaux et les tâches.

II. Pour les DSI

Considérer que la gestion de l'information est le cœur de leur métier et de leur mission. La technologie n'est que le moyen et n'est pas la fin.

Affirmer que l'information doit être managée comme un véritable actif.

Développer toutes les tâches et les activités de façon à arriver à un haut niveau de qualité de l'information.

De se concentrer sur la production et la disponibilité de la valeur ajoutée obtenue par le développement des systèmes d'information.

III. Pour les Directeurs informatiques

Les responsables informatiques doivent mettre au cœur de leur démarche le développement des systèmes d'information.

Il faut faire moins de techniques et plus de management des systèmes d'information.

La maîtrise des systèmes d'information passe par la maîtrise des processus informatiques notamment des processus informatiques comme les projets, la maintenance, les services, l'exploitation. 

La mise sous contrôle des systèmes d'information avec les responsables des principaux processus de l'entreprise et un tableau de bord par processus permettant de suivre leur efficacité.

IV. Pour les parties prenantes et les utilisateurs finals (Stakeholders et end-users)

Promouvoir l'architecture des systèmes d'information en adoptant le modèle client-serveur pour toutes les personnes au sein de l'organisation.

De promouvoir la conception et la mise en place des systèmes d'information tout en tenant compte de leurs besoins pour effectuer pleinement leur travail.

De stimuler et de contrôler le principe des analyses coût efficacité  dans la production et dans la mise à disposition des processus concernant la gestion des informations.

Faire la différence entre les données, l'information et la connaissance. 

V. Pour les universitaires

Dénoncer l'identification couramment effectuée entre le contenu des cours et les messages se trouvant dans les discours marketing des fournisseurs de produits de technologies informatiques.

Les cours d'enseignements doivent éviter les mots à la mode des fournisseurs des technologies de l'information.

Séparer scientifiquement et de manière rigoureuse les problèmes des technologies de l'information de ceux qui relèvent des systèmes d'information. 

Développer une caractérisation claire et rigoureuse des notions de Système d'Information du Management, de Management des Systèmes d'Information, de Management de l'Information, la fonction de DSI, de Directeur Informatique et la Gouvernance des Systèmes d'Information.

Montrer la grande différence entre les fonctions de management et les travaux de dactylographie, même assisté avec un ordinateur.

VI. Pour les responsables politiques et les dirigeants de l'administration publique

Démystifier et démythologiser les concepts de la Société de l'Information et la Société du Savoir.

Les technologies de l'information et la technicité des technologies de l'information peuvent être utilisées d'une bonne ou d'une mauvaise manière et ne sont jamais la solution aux problèmes rencontrés. Ils ne sont et ne peuvent qu'être des outils.

Accepter qu'un grand nombre de produits des technologies de l'information sont réellement des absurdités, des non-sens, des utopies, des chimères et des fantaisies. 

Pour conclure qu'il n'y a pas d'évidence scientifique pour affirmer un lien de causalité souvent affirmé pour établir un lien entre l'informatique, la productivité et la compétitivité de l'organisation.

Nommer dans chaque pays européen un Ministre des Systèmes d'Information et mettre en place un Conseil Européen chargé de fixer des orientations concernant les opportunités concernant le développement du Système d'Information et de mettre en œuvre une Gouvernance des Système d'Information.

 

Article du Monde du 4 décembre 2025 illustrant parfaitement les défauts de gouvernance des systèmes d'information au travers des péripéties qu'a connu le Ministère de l'Intérieur français avec un projet de saisie des PV de police qui a coûté 257 millions d'euros, a duré 10 ans pour aboutir à une application totalement inutilisable. Vous avez dit Gouvernance des Systèmes d'Information !